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On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter.
Jean de la Fontaine

jeune homme de vingt-deux ans, le physique avantageux, Julien Chabrier aurait pu symboliser le parfait reflet de sa génération s’il n’était point rempli de préjugés d’une autre époque.

Il était né dans une famille tourangelle privilégiée. Son père Bernard, chirurgien cardiaque, était un professeur réputé du Centre Hospitalier Universitaire de Tours que ses multiples responsabilités tenaient souvent éloigné du domicile. Néanmoins, Julien n’en avait jamais souffert.

Petit dernier d’une fratrie de quatre enfants, dont trois filles, Julien avait été très entouré par sa mère, femme au foyer, mais surtout gâté par sa sœur Nathalie, de treize ans son aînée, qui lui servit de mentor et de protectrice dès le berceau. Cependant, elle aussi avait été en complet désaccord avec lui lorsqu’il avait lamentablement échoué en première année de médecine. Comble d’infortune, ses résultats étaient tels qu’il n’avait même pas obtenu la possibilité d’une orientation vers la pharmacie. Du côté paternel, on n’avait guère apprécié cette première année pratiquée en dilettante. Bernard avait menacé de lui couper les vivres s’il ne prenait pas les études un peu plus au sérieux.

Puisqu’il avait grillé ses débouchés dans le domaine médical, ses parents lui avaient alors suggéré une nouvelle formation avec à la clé une spécialisation en gestion de patrimoine. Cet enseignement lui permettrait le cas échéant de travailler en libéral. Après trois années que Julien avait trouvées bien longues, son cursus universitaire verrait enfin son aboutissement en juin 2004.

Jusqu’à maintenant, Julien résidait au domicile parental, il appréciait le côté pratique de cette situation. Vouloir quitter le cocon domestique n’était en aucune manière dans ses projets immédiats. En permanence, il avait été le centre d’intérêt de la famille tant il se montrait d’une gaieté franche, communicative et d’un enjouement inaltérable.

Depuis son baccalauréat, Julien n’avait en rien renoncé au tennis et encore moins aux sorties festives, toujours très bien accompagné. Le garçon, jovial et insouciant, avait plutôt fière allure. Et il le savait ! Des cheveux bouclés mi-longs encadraient son visage juvénile. Il était vêtu, été comme hiver, en dehors des cours, d’un jean et d’un vieux sweat à capuche. Un charme indéniable se dégageait de sa personne. Les condisciples et amies de sa promotion n’avaient d’yeux que pour lui, des plus prudes aux moins farouches. Il en avait beaucoup profité les premières années. Papillonnant avec allégresse de l’une à l’autre, ses conquêtes avaient été nombreuses. Néanmoins, toutes ces idylles n’avaient jamais été très sérieuses. S’il courait les soirées, les boîtes de nuit, les bars, c’était dans l’espoir de rencontrer quelque belle qu’il pourrait épingler à sa collection. En revanche, Julien n’était que moyennement apprécié par la majorité des étudiants de sa classe. Ils le trouvaient prétentieux, imbu de lui-même, voire arrogant. Julien était plein de principes et de convictions, qui provoquaient quelquefois des réactions d’intolérance. Il existait un étrange paradoxe entre une personnalité moderne et l’adhésion à la tradition familiale transmise par sa mère. Ainsi, en dépit d’un physique fort séduisant, entretenu par une pratique sportive assidue, ses condisciples le tenaient à l’écart en raison de ses idées très arrêtées, et dont il ne démordait jamais, sur les normes et les valeurs qui définissaient la cellule domestique. Y déroger amenait immanquablement une vive réplique de sa part. De ce fait, depuis l’adolescence, il avait, en maintes occasions, subi les railleries, certaines fois mordantes, de ses camarades. Julien refusait de reconnaître la contradiction entre son comportement actuel pour le moins volage et ses grands préceptes moraux sur la famille. Cependant, il ne détestait pas l’image désagréable qu’il devait, à coup sûr, produire : celle d’un rabat-joie.

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Depuis son plus jeune âge, Julien rêvait d’une carrière d’entraîneur sportif pour laquelle il détenait toutes les dispositions. Excellent joueur de tennis, classé première série, il avait envisagé, pour son avenir, d’utiliser sa passion et ses aptitudes, pour que celles-ci deviennent sa principale activité. Sa grande sœur l’avait toujours accompagné, encouragé et félicité sur les courts où il obtenait souvent la première place. Julien avait songé, en secret, que Nathalie le soutiendrait pour défendre et appuyer son projet auprès de ses parents. Lorsqu’elle avait compris les manigances de son petit frère, Nathalie l’avait, avec fermeté, ramené les pieds sur terre. Le sport permettait à Julien de se défouler, de s’éclater, de briller, mais devait rester un loisir. Dans leur famille, les femmes se devaient d’élever les enfants à la maison. La responsabilité d’organiser les réceptions, de satisfaire aux représentations sociales et de promotion de notabilité leur incombait également. Quant aux hommes, ils se devaient d’assurer leur bien-être, en particulier grâce à une activité lucrative, de préférence libérale ou professorale que seule une scolarité sérieuse pouvait leur procurer.

Il venait d’effectuer trois années bien décevantes et, cette fois, son père s’en était mêlé : il faut bien que « jeunesse se passe », mais pas au détriment de son avenir. Son but devait rester : jouir d’une position honorable dans la société, réussir un beau mariage et engendrer de nombreux descendants. À lui revenait le devoir de perpétuer la lignée des Chabrier.

II

En cette belle journée automnale, après ses trois premières années, c’était l’ultime ligne droite pour Julien. Il lui fallait à tout prix éviter les écueils qui le condamneraient à recommencer son année.

Il gardait en mémoire le dernier déjeuner dominical qui avait rassemblé toute la famille avant son départ en vacances. Il y avait subi un interminable sermon en règle. Ses sœurs, et même ses beaux-frères, tous s’étaient joints à ses parents pour lui adresser une sévère admonestation. Devant cette unité de vue, il avait choisi d’adopter un profil bas. À cet instant, Julien se souvenait n’avoir pas voulu risquer de remettre en question les semaines de villégiature bretonne. Il comprit qu’il ne lui restait qu’une seule option : l’obtention de son diplôme. C’était décisif pour son avenir professionnel, et son avenir tout court. Après cette longue diatribe, le jeune homme avait aussi pris conscience qu’aucun sursis ne lui serait accordé…

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Selon son habitude, en ce début de journée, Julien n’était guère en avance. Après deux mois de vacances en Bretagne, il venait de rentrer, deux jours plus tôt, bronzé et reposé. Il ne s’était inquiété, sur l’heure de la reprise des cours, que la veille au soir, auprès de l’un de ses camarades.

L’effervescence régnait ce matin-là dans la cuisine. Le petit déjeuner, très vite avalé, laissait les traces de la précipitation de Julien voulue par la nécessité d’arriver à l’heure. Sa mère connaissait sa façon d’être et d’agir au réveil. Elle avait, depuis bien longtemps, adopté la conduite louable et prudente, de ne plus se trouver dans les jambes de son fils à l’amorce du jour, étant donné que souvent il s’éveillait d’une humeur massacrante. Pendant ce premier repas de la journée, Julien détestait parler. De ce fait, à peine osait-elle lui adresser la parole si, par inadvertance, elle le croisait. Dérogeant à ses habitudes, il avait à peine franchi la porte qu’elle l’interpella :
— Tu pars habillé de cette façon ?
— Oui, pourquoi ?
— Ton pantalon est usé aux cuisses, lui précisa-t-elle, et puis…
Un brin agacé, il s’empressa de répondre :
— Et alors ? j’adore ces vêtements !
— En plus, avec ce sweat-shirt tout usagé, tu ressembles à un ours mal léché ! lui lança-t-elle avant d’effectuer un demi-tour pour rentrer dans le hall, sans même prendre la peine d’attendre la réponse.

Cependant, elle savait bien que pour les cours, il ne pouvait se soustraire au port obligatoire du costume-cravate. En revanche le matin, jusqu’au dernier moment, il aimait ces habits décontractés. D’ailleurs, dès son retour, en fin d’après-midi, il ne tardait guère à remettre ses vieux vêtements.

De nouveau seul, Julien se hâta de rejoindre sa chambre afin de se changer. La réflexion maternelle l’avait laissé assez indifférent. Il était habitué, ce n’était pas la première fois qu’elle en voulait à sa tenue préférée !

Un coup d’œil à sa montre lui confirma qu’il était grand temps de partir. Dévalant l’escalier, il se précipita vers le garage à vélo. Une musette en bandoulière, il enfourcha son VTT pour un véritable slalom à travers la ville. Julien voyageait léger, car il n’emportait, en tout et pour tout, que cinq ou six feuilles blanches et un stylo.

Faisant fi des règles de circulation, il se dépêcha pour ne pas avoir trop de retard. Il évitera ainsi une remarque critique avec un rappel à l’ordre dès le premier jour.

En bon sportif qu’il était, Julien arriva à peine essoufflé. Le vélo posé, sans précaution ni attache, le long du mur de l’amphithéâtre, le jeune homme pénétra dans la salle de cours en même temps que le professeur. Ouf ! Il était à l’heure. De justesse, mais à l’heure tout de même !

Les bancs de l’hémicycle étaient, en ce jour de rentrée, déjà bien remplis…

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ROMAN
©Jean-Pierre BARRÉ
Dépôt légal mars 2015
ISBN : 978-2-36922-049-7

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