Extrait de “La vengeance du boulanger”

Avertissement

Bien que faisant parfois allusion à des évènements tragiques de la Première Guerre mondiale, ce roman relève de la pure fiction et toute ressemblance avec des lieux, des situations ou des personnages existants ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Cependant, l’évocation des malheureux “ fusillés pour l’exemple ” n’est pas un travail d’historien et ne prétend pas l’être. C’est un modeste hommage aux “ Martyrs de Vingré ” : six poilus, le caporal Paul Henry Floch et les soldats Jean Blanchard, Francisque Durantet, Pierre Gay, Claude Pettelet et Jean Quinault qui appartenaient au 298e RI, connus pour avoir été fusillés pour l’exemple le 4 décembre 1914, et réhabilités par la Cour de cassation le 29 janvier 1921.

1914 – 1915

     Depuis une année, Orgival, paisible bourgade de la région Centre, s’était vidée de ses hommes. La place centrale du vil­lage, en terre battue, était déserte. Les femmes qui aimaient y flâner, profiter des boutiques qui la ceinturaient, la traver­saient sans s’arrêter. Elles ne se régalaient plus des derniers potins. Les jeux de boules sous les marronniers, les festivités étaient loin. Seul subsistait le marché du jeudi qui s’était considérablement réduit.
Cette matinée de septembre 1915, l’épicerie buvette située dans la grande rue du village, aurait dû être en fête. Jean Bachelier venait de voir le jour, mais en l’absence de son père, Ernest.
C’est à l’occasion d’une brève permission pour Noël 1914 que le petit Jean avait été conçu. Permission que l’armée, dans sa grande bonté, avait accordée à ses braves soldats avant de les envoyer se faire tuer sur le front au cours de l’offensive française en Champagne. Comme beaucoup de ses camarades, Ernest avait fait partie des nombreuses victimes de ce début d’année 1915.
Depuis l’été 1914, Ernest se doutait qu’il devrait­ quitter le fournil de sa boulangerie. Il avait été libéré de ses obligations militaires en juillet de l’année précédente. Il l’avait échappé belle, car un mois après son retour, le service national avait été porté à trois ans. Pour lui, ces deux années d’absence lui avaient paru longues. Le fournil lui avait manqué, mais c’est la séparation d’avec la jolie Eugénie, son amour de jeunesse, qui avait été le plus pénible. Ils s’étaient fiancés avant son départ en attendant le mariage fixé au printemps 1914. À la boulangerie, le père d’Ernest commençait à s’user et vieillir. C’est avec soulagement qu’il avait vu son fils et sa belle-fille prendre sa succession. Ernest avait espéré transmettre cet héritage paternel à son premier rejeton.
L’état de siège général proclamé, tout s’était enchaîné. Le 3 août, à seize heures, le sinistre tocsin retentit. Les cloches de l’église d’Orgival s’entendaient jusque dans les hameaux proches. Dans la commune, le garde cham­pêtre, au son du tambour, avait annoncé avec toute la gravité nécessaire la “ mobilisation générale ”. Comme tous les hommes mobilisables, Ernest guetta, à la mairie, les affi­chettes et télégrammes placardés rapportant l’évolution des événements. Dans la campagne alentour, les paysans avaient quitté les champs et s’étaient regroupés, le visage hébété, pour commenter. Les plus anciens leur avaient prédit : « Il faudra y aller, comme en 70 ». Les femmes, muettes, regardèrent leurs époux en essuyant d’un coin de tablier les larmes qu’elles ne purent retenir. Avec les jeunes, elles allaient devoir retrousser leurs manches pour pallier l’absence des maris et des pères. Ernest fit partie des réservistes qui avaient été rap­pelés pour défendre la patrie. Au fournil, son éloignement serait difficile à combler.
Dès l’assurance d’une nouvelle mobilisation, Ernest avait ressorti son fascicule, conservé avec soin dans une boîte à bis­cuits depuis son retour après ses obligations militaires. À la suite d’une relecture attentive de celui-ci, il avait précisé à Eugénie :
— Je dois me rendre à la caserne Maurice de Saxe de Blois où je serai incorporé.
— Où iras-tu après ?
— Je n’en sais rien, ils me le diront sur place.
Tous les deux restèrent confiants et voulurent se persuader que l’absence ne devrait pas être longue.
À Noël, tout sera terminé ! entendait-on.

– – –

    Les jours suivants, ce fut avec sérieux et détermination que la plupart des hommes d’Orgival se dirigèrent vers la gare. Ces derniers temps, celle-ci connaissait une effervescence inhabituelle. Les mobilisés, tenant par la main une épouse, un enfant, empruntaient en silence l’avenue de la République. Ernest se souvenait des paroles maintes fois serinées dans la cour de la caserne durant son service : « Vous êtes des soldats et vous devez être au fait que, le cas échéant, il faudra être prêt à mourir pour sa patrie. » Tous partaient accomplir leur devoir, mais n’étaient pas prêts à mourir. Les rap­pelés, accompagnés de quelques élus, ne tenaient pas à parader, le cœur n’y était pas. Seule note discordante, dans le centre-bourg, au moment du départ, plusieurs jeunes engagés, le regard teinté d’une virilité insolente, s’étaient lais­sé prendre à la frénésie nationaliste. Ils chantèrent et s’encouragèrent aux cris de « Vive la France » et « Vive la République ».
En quelques jours, Orgival s’était retrouvé sans ses forces vives. Tous les hommes étaient partis, sauf ceux qui présen­taient un sérieux problème de santé. Ces derniers allaient être protégés de l’horreur des tranchées. Quant aux femmes, elles devraient se mettre à tricoter mitaines, écharpes et passe-montagnes pour leurs braves soldats.
Bien que déterminé, Ernest n’était pas, comme beaucoup de ses camarades, revanchard. Il voulait démentir une certaine presse qui le prétendait. La voix de la raison au travers de Jaurès s’était tue et avec ses copains il fut convaincu de la légitimité de son action.
Ernest fut affecté au 313e régiment d’infanterie de Blois. À peine arrivé, il avait reçu son paquetage. D’un naturel un peu râleur, il n’avait pu s’empêcher de se plaindre au sergent responsable de l’habillement :
— Nos uniformes ressemblent à ceux usés pendant la guerre de 1870 !
— Et alors, il ne t’plaît pas ?
— Si, mais le pantalon est un peu visible.
— C’est la tradition, couillon ! Comme cela tu seras repéré de loin par l’artillerie, et ça vaut mieux pour ton matricule.
— L’ennemi aussi me verra !
Le sous-officier n’avait pas relevé l’évidence.
Comme ses copains, Ernest avait été doté d’un fusil Lebel. Il connaissait cette arme, car il s’en était servi lors de son service. Les munitions avaient suivi : deux cent dix cartouches. « Ça sera deux cent dix boches de moins ! » avait-on entendu dans les rangs.
Fin août, l’angoisse gagna Eugénie lorsqu’elle apprit par la rumeur qu’un régiment, parti dès les premiers jours de Blois pour la Belgique, avait été, en grande partie, décimé. Il s’agissait du 113e RI. Son Ernest aurait pu en être. Le hasard fit qu’il fut affecté à un groupe de division de réserve. Son régiment ne traîna guère dans le Loir-et-Cher, trois semaines après son incorporation, il partit avec ses camarades à destination du front de l’Est afin d’enrayer la progression allemande.
Ernest avait décidé, avant son départ, que la boulangerie devrait continuer de fonctionner. Sa femme Eugénie et son ouvrier devraient mettre tout en œuvre afin d’oublier son éloi­gnement. Cependant au cours de sa première, et dernière, permission, ils avaient dû admettre avec elle qu’il fallait envi­sager de fermer le commerce.
Les parents d’Ernest avaient amassé, année après année, à force de travail et d’économies un petit pécule qu’ils don­nèrent à leur fils unique. Grâce à cette épargne, le couple avait pris la décision de se porter acquéreur de l’épicerie-buvette du village. Eugénie pourrait tenir ce commerce sans aide. Ernest effectua les démarches nécessaires auprès du notaire avant de repartir rejoindre ses compagnons de lutte.
Au front, dès son retour de permission, les combats furent, pour Ernest et ses camarades, d’une extrême violence. Les soldats français avaient progressé de deux à trois kilomètres et résisté à plus de vingt contre-attaques, au prix de pertes humaines importantes. Pour les valeureux combattants, cette avancée avait un goût amer. Elle n’était pas ressentie comme une victoire et tous s’interdisaient d’évoquer les camarades disparus. C’est au cours de l’une de ces offensives qu’Ernest Bachelier était décédé des suites de coups de feu au combat. Son décès n’avait pu être constaté par son capitaine en raison des assauts répétés. Son corps n’avait pas été retrouvé, mais sa mort avait été attestée par deux soldats de son bataillon. Il reposait quelque part en terre champenoise.
Ernest n’apprendrait jamais qu’à la suite de sa permission de Noël Eugénie découvrirait qu’elle était enceinte. S’il l’avait su, le retour parmi ses camarades aurait été encore plus douloureux.
Un simple billet, apporté par le maire, avertit Eugénie de la perte de son mari. Elle n’aurait pas de corps sur lequel pleurer. Aussitôt, elle voulut manifester son chagrin en portant des habits de grand deuil qu’elle ne quittera plus. Pour tous, elle restera “ la veuve d’Ernest ”. Femme de caractère, coura­geuse, elle demeurera fidèle toute sa vie à celui qu’elle a tant chéri. Eugénie allait devoir élever seule son P’tit Jean.

– – –

     En septembre, alors que les disparitions avaient continué d’endeuiller les foyers d’Orgival, dans la famille Gimoneau la naissance de Jeanne était venue apporter un peu de gaieté. Lucien, le père, instituteur et directeur de l’école des garçons, avait été grièvement blessé au front dès le début du conflit. Amputé de la main droite, il avait été rapatrié et réformé.
Jeune sous-lieutenant, affecté au 298e d’infanterie, il avait été envoyé dans l’Aisne. Sur place, Lucien avait retrouvé un “ pays ”, Joseph Chabriet, un caporal qui commandait deux escouades. Les deux garçons avaient fréquenté, en même temps, l’école primaire du village. À douze ans, Joseph était parti travailler dans une ferme tandis que Lucien avait poursuivi sa scolarité. Bien que s’étant perdus de vue, une sincère amitié les réunissait.
À la fin du mois de novembre, Lucien, qui venait de passer plusieurs semaines au front avec ses hommes, retourna vers l’arrière pour un peu de repos. Dès son arrivée, il fut interpellé par un sergent qui connaissait sa relation avec Joseph :
— Mon lieutenant, votre “ pays ” risque d’être fusillé.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Le gars Chabriet est passé en Cour martiale hier.
— C’est pas possible !
— Si, avec d’autres ils sont accusés d’abandon de poste devant l’ennemi. (Voir avertissement de l’auteur.)
— Je connais Joseph, il n’a pas pu fuir devant les boches !
— Tous les copains pensent comme vous mon lieutenant.
— Ils ne se sont pas défendus ?
— Leur avocat, un jeune sous-lieutenant, n’a été averti que deux heures avant l’audience de la mission qu’il devait rem­plir. Alors vous pensez…
— Mais eux n’ont rien dit ?
— Ils ont tenté de dire leur vérité, mais on leur a ordonné de se taire.
— Ils veulent faire un exemple, observa Lucien qui sentait la rage monter en lui.
— Oui. Au départ, le commandant chargé de l’enquête envisageait de fusiller toute l’escouade, mais ils en ont choisi six et le pauvre Joseph est de ceux-là.
Abasourdi par la nouvelle, Lucien partit à la recherche de son capitaine afin d’en savoir un peu plus. Ce dernier lui donna les quelques rares informations parvenues jusqu’à lui. Il confirma que les soldats étaient accusés d’avoir exécuté un mouvement de retraite sans ordre. Devant l’insistance de Lucien, le capitaine avoua à mots couverts que les généraux, avec le précieux concours du commissaire rapporteur, avaient décidé que la Cour martiale devrait condamner à mort tous les hommes qui s’étaient repliés.
— Vous savez, Gimoneau, nos chefs prennent à la lettre l’ordre de Joffre : « Il faut se faire tuer sur place plutôt que de perdre un pouce de terrain. »
— Quelle connerie !
Le capitaine ne voulut pas entendre la remarque.
— Pourquoi ces six-là ? s’enquit Lucien.
« C’est le hasard, avait avoué un des juges. L’exemple est aussi bon avec ceux-là qu’avec d’autres ! ». Ils ont été tirés au sort parmi ceux ayant reculé devant l’attaque allemande. Le malheur, c’est qu’ils avaient obéi à un ordre de repli. Pourtant ça, personne ne voulait le savoir.
Le lendemain Lucien apprit que l’exécution aurait lieu deux jours plus tard.
Dans la cave où ils étaient détenus, les soldats reçurent la visite d’un des sergents de leur compagnie. Bien qu’endurci, l’émotion étreignit celui-ci et il eut bien du mal à parler :
— Tenez, les gars, leur dit-il en leur tendant une feuille de papier, une enveloppe et un crayon…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. « C’est pour apprendre à nos familles qu’on va nous fusiller », dit Joseph avant de poursuivre : « Sergent, toi qui nous connais, toi qui nous a vus à l’œuvre, avec qui nous avons combattu, crois-tu que nous méritions la mort ? »
— Mais non, mon vieux Chabriet. D’ailleurs, on ne peut pas vous fusiller comme ça, bien que ce soit la guerre. Il y a une justice et, d’un moment à l’autre, votre grâce va arriver.
— C’est pas sûr, répond Joseph. Vois-tu, avec les copains nous avons parlé. Ce n’est pas la mort qui nous effraie. Elle nous attend tous les jours. Nous l’avons frôlée souvent. Nous sommes deux à avoir été blessés. Ce qui est cruel, c’est de songer que nous allons mourir fusillés par nos cama­rades. Tués par ceux dont nous partagions les dangers, la vie. Vois-tu, c’est horrible !
Immobile, le sergent pleure. Il cherche les mots qui pour­raient consoler et ne les trouve pas. Lui pour qui les larmes étaient rares, les sanglots l’étouffent. Il quitta en chancelant la cave qui avait l’apparence d’un tombeau.
Les condamnés écrivirent leur dernière missive. Dans celle-ci, Joseph expliqua à Louise, sa jeune femme, que jamais il n’aurait cru finir ses jours de la sorte « être fusillé pour si peu de chose et n’être pas coupable ». Ne voulant pas être enterré sur place, il conclut sa lettre : « Dernier adieu, chère petite femme. C’est fini pour moi. Adieu à vous, pour la vie. Ah ! Autre chose, si vous pouvez m’emmener à Orgival ! ». À cette heure suprême, sa pensée se tournait vers le petit cimetière de son village, où il lui semblait que son éternel sommeil serait plus paisible.
S’il avait su que lorsque “ l’affaire ” serait connue à Orgival, le curé refuserait de célébrer un service funèbre à sa mémoire ! Quelques boutiques se fermeraient devant sa femme…
Malgré tout, les condamnés avaient gardé une lueur d’es­poir. On ne pouvait tout de même pas fusiller pour si peu. En temps de guerre, l’on avait besoin de soldats.
Au petit matin, un cliquetis d’armes arracha les six mal­heureux de leur torpeur. La porte s’ouvrit. Un adjudant s’avança, mais ce n’était pas la grâce qu’il apportait. Il leur annonça que l’heure était venue. Ils allaient mourir. Aucune plainte ne fut entendue. Les six condamnés se levèrent, sor­tirent tête nue, en manche de chemise sous le vent glacial. Ils marchèrent le front haut vers le terrain où devait avoir lieu l’exécution. Le haut commandement avait décidé de donner à cette tragédie le caractère d’une grande solennité militaire. Tous les bataillons disponibles formaient un carré. La 19e compagnie, celle des condamnés, fut placée au premier plan. Des larmes roulaient sur les barbes négligées. L’émotion gagna de proche en proche toute la 19e. Cela se passa si vite que les officiers furent impuissants à la réprimer.
Lucien, auprès de ses hommes, gardait un visage dur. Il baissait la tête. Un commandant l’apercevant l’apostropha :
— Gimoneau, relevez la tête nom de dieu !
Son capitaine s’était positionné à ses côtés. Il craignait la réaction de son subordonné.
Pendant la nuit, des poteaux avaient été dressés. D’un pas ferme, les six soldats allèrent s’y adosser avant d’être atta­chés. Un commandement, le crépitement des balles, les six hommes étaient morts.
— C’est un crime ! proféra Lucien.
Le capitaine fit la sourde oreille pour ne pas avoir à répondre. Dès le lendemain, le jeune lieutenant repartit au front.
Comme pour oublier cette sinistre comédie, les jours sui­vants, Lucien, à la tête de ses hommes, se conduisit en héros, comme John Wayne dans les westerns de John Ford, mais il y laissa sa main.
Bien que grièvement blessé, il avait rejoint le poste de secours divisionnaire situé dans la zone des combats, par ses propres moyens. Après examen de sa blessure et devant la gravité de celle-ci, il reçut les premiers soins avant d’être éva­cué vers un hôpital auxiliaire, créé sous l’égide de la Croix-Rouge. Le jeune sous-lieutenant subit une inter­vention chirurgicale afin de tenter de sauver sa main droite. Comme le craignait le chirurgien, cette opération n’empêcha pas l’amputation, jusqu’au poignet, quelques jours plus tard. S’ensuivit une courte hospitalisation, faute de place.
Après être passé devant la commission de réforme, Lucien fut renvoyé dans ses foyers au motif qu’il ne pourrait tenir son revolver.
Pour Lucien, ce retour à Orgival était un étrange mélange de soulagement et de tristesse. Le sentiment d’avoir abandonné ses hommes l’habitait.
Sa convalescence fut longue et difficile. Sa main lui man­quait, il devait s’y habituer. Dès que cela fut possible, Lucien reprit le chemin de sa classe. Être devant ses élèves lui apportait un peu de réconfort. La souffrance physique était présente, mais elle n’était rien face à la douleur morale que le souvenir des fusillés de l’Aisne lui provoquait. La condamna­tion de six innocents, privés de moyens de défense, resta pour Lucien l’épreuve la plus difficile qu’il ait connue durant ses quelques mois au front. <<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<Plus que sa blessure., les deux le marqueraient à jamais.
Sa femme, institutrice de l’école de filles dans le même village, l’avait aidé durant cette douloureuse période.
Deux années plus tard, Jeanne aura une petite sœur que l’on prénomma Marie.

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1916 – 1918

     Au fil de ce deuxième hiver de conflit, la vie s’organisait dans le village, mais tous les habitants restaient sensibles aux signes que la guerre leur envoyait.
Cette année 1916 fut marquée par la terrible bataille de Verdun. Depuis la mi-février, l’artillerie allemande pilonnait les positions françaises sur un front de douze kilomètres. Le 25 février, le fort de Douaumont avait été pris par les Allemands.
Avec environ cent soixante-trois mille tués français, ce fut une des plus longues et des plus dévastatrices batailles de la Première Guerre mondiale. À l’interminable liste des morts, il fallait ajouter celle des nombreux blessés. À tel point qu’à Orgival les dortoirs de l’École Primaire Supérieure avaient été transformés en hôpital pour les accidentés de guerre. Les élèves avaient été répartis dans différentes familles du village. Ce qui n’était pas pour leur déplaire. La vie étant plus douce qu’à la pension.
Grâce au courrier, qui avait échappé à la censure, Lucien avait des nouvelles de Verdun. Pour lui, c’était le sacri­fice des poilus qui avait permis de stopper l’avance. Ce n’était pas la présence du général Pétain, que la presse ne cessait d’encenser. Une haine farouche envers les officiers supérieurs ne le quittait plus.

– – –

     À Orgival, comme dans toutes les communes françaises, beaucoup de familles avaient redouté, depuis maintenant quatre longues années de terribles souffrances et de misères pour les soldats et leurs proches, la visite du maire. Cachées derrière leurs rideaux, lorsqu’elles le voyaient quitter sa mai­rie, habillé de noir, son chapeau melon sur la tête, les femmes regardaient, avec angoisse, quelle direction il prenait. Bien que le nombre de visites ait augmenté, le maire, accompagné du garde champêtre, tenait à annoncer en personne la mort d’un fils ou d’un père.
Dans l’une des trois boulangeries du village, ce fut au tour de Joseph et Léonie d’accueillir leur petite Germaine. Elle serait leur unique enfant. Camarade de jeunesse du pauvre Ernest, le père Rabatet avait été réformé. Dans le bourg, il fut l’un des rares à ne pas avoir été mobilisé en 1914. Réformé définitif, il avait réussi à ce que le pétrin de la boulangerie de la place fonctionne sans interruption jusqu’à la fin de la guerre, assurant la production quotidienne de pain pour les villageois. Tout s’était compliqué en 1917 avec la pénurie de farine. Un “ pain national ” avait été institué au printemps et en août les cartes de rationnement étaient apparues avant qu’en décembre, la fabrication de la pâtisserie fût interdite. Joseph Rabatet avait­ réussi à faire front. On saluait son courage, il était une espèce d’emblème de la ténacité dans un contexte où l’on essayait de donner du cœur à tout le monde.

– – –

     Le lundi 11 novembre 1918, à onze heures était arrivé le jour tant espéré. Au front, les clairons sonnèrent le “ Cessez-le-feu ”. La “ Marseillaise ” jaillit à pleins poumons des tranchées mettant un terme à quatre années d’une guerre effroyable.
Le soulagement avait été le même dans le camp allemand. Il ne faudrait pas longtemps avant qu’une certaine amertume ne gagne les vaincus, les vain­queurs ayant imposé aux Allemands des conditions sans aucune marge de négociation.
À Orgival, ainsi que partout en France, les cloches de l’église sonnèrent l’armistice et plongèrent Lucien dans une émotion étrange, mélange de soulagement et d’aigreur. Pour tous, cette guerre mondiale qui se terminait avait été une grande tragédie.
Le village avait connu de nombreuses disparitions, mais quelques naissances avaient apporté un peu de joie dans les familles. Les rescapés étaient revenus pleins de poux, tous avaient changé. Quelques-un racontaient ce qu’il pou­vaient de l’enfer des champs de bataille : les attaques meurtrières, la boue des tranchées, les obus, mais ils man­quaient de force face à leurs femmes et considéraient que leurs enfants étaient trop jeunes pour entendre ces histoires sinistres. D’autres restaient emmurés dans un lourd silence.
Jean venait de fêter ses trois ans au mois d’août. Chez les Rabatet, le père avait fait preuve d’ingéniosité pour fabriquer, avec ce qu’il avait, un énorme gâteau pour les deux ans de Germaine. Dans le logement de fonction de l’école primaire d’Orgival, Jeanne Gimoneau, quant à elle, du haut de ses trois ans jouait à la poupée avec Marie sa petite sœur qui venait de fêter sa première année. Quant à Lucien, il rageait que le nom de Joseph ne soit pas inscrit sur le monument aux morts de la commune.
L’armistice n’avait pas mis un terme à tous les malheurs. La pandémie de grippe avait gagné l’Europe. En cette fin d’année 1918, une seconde vague de l’épidémie de “ grippe espagnole ” s’était révélée meurtrière. Cette maladie contagieuse se manifestait par de la fièvre, de la fatigue et des troubles respiratoires. D’une façon sournoise, le mal avait poursuivi son chemin dans l’indifférence générale. Elle causa la mort de plus de quatre cent mille Français, mais la censure en avait limité l’écho.
La rumeur disait que les ravages seraient plus sévères dans les grandes villes. À Orgival, la confiance dans l’instituteur était totale. Pour éviter de payer le docteur, quelques mamans inquiètes, dont Léonie Rabatet, étaient venues s’informer auprès de Lucien Gimoneau qui officiait comme secrétaire de mairie. Elle voulait qu’il les rassure :
— Il paraît qu’à Blois on enterre les cadavres la nuit ?
Lucien avait tenté d’expliquer que c’était pour ne pas impressionner la population.
— On dit qu’il est défendu de suivre les corbillards !
L’instituteur avait précisé aux femmes que si les pompes funèbres étaient obligées de procéder à des enterrements nocturnes, ce n’était pas pour épargner les esprits, mais faute de temps. Lucien s’était voulu rassurant, mais il avait senti que l’inquiétude restait présente.
En quelques mois, la pandémie avait occasionné plus de pertes que la Première Guerre mondiale qui venait de se terminer !

1919 – 1927

     Ce fut un drôle d’hiver qui commença en ce début d’an­née ! Dans beaucoup d’habitations, chacun surveillait avec anxiété le bruit de la porte. Tous attendaient le retour d’un mari, d’un fils, parfois les deux. La guerre terminée, les “ poilus ” retrouvèrent leurs maisons. Sitôt une nouvelle arri­vée, tous se précipitaient chez la famille enviée, pour avoir des nouvelles des leurs. Ces rescapés ne parlaient guère. Un haussement d’épaules était leur seule réponse. Pourquoi narrer les charges à la baïonnette, la boue, la saleté et les cadavres ! Il était préférable de taire l’histoire des nettoyeurs de tranchées où les souffrances des moribonds et mourants, que rien n’aurait pu sauver, devaient être abrégées. Entre les balles ennemies, le déluge de feu des bombarde­ments, la confusion des assauts, les gaz, les fumées, les morts, bien des combattants se retrouvèrent désorientés, stupéfiés, pétrifiés, perdus… Étaient-ils de bons soldats anéantis par la violence du choc ? Ou des lâches fuyant le combat ? Les réponses ont été diverses, parfois injustes. Nombreux sont ceux qui choisissaient le silence et l’oubli…
À l’épicerie-buvette d’Orgival, comme dans de nombreux foyers, personne ne rentra. Même pas un estropié, cela aurait suffi au bonheur d’Eugénie et du petit Jean. Combien d’espoirs brisés, du jour au lendemain, par cette simple cita­tion “ Mort glorieusement au champ d’honneur ” ! Pour Eugénie pas besoin d’attendre. Depuis longtemps elle savait que son Ernest ne reviendrait pas. Il n’aurait pas une tombe au cimetière, seulement un nom sur le monument aux morts.
Fin mars, Lucien Gimoneau suivit, avec une attention par­ticulière, le procès de l’assassin de Jean Jaurès, fervent opposant de la Première Guerre mondiale. Il en profita, avec son cours d’histoire, pour parler du grand homme à ses élèves. Après avoir relaté l’assassinat du leader socialiste en juillet 1914, Lucien s’attarda sur le cas de Raoul Villain, un étudiant nationaliste qui avait déclaré « avoir supprimé un ennemi de son pays ». Ce dernier, incarcéré pendant toute la Première Guerre mondiale, était enfin jugé… et acquitté ! Cette injus­tice provoqua chez Lucien une légitime révolte qu’il tenait à partager.
Un soir, après sa classe, Lucien aperçut Louise, la veuve Chabriet, traverser la cour de l’école et se diriger vers lui. Dès qu’il avait été rétabli, Lucien était allé lui rendre visite afin de l’assurer de son soutien. La jeune femme avait bien des diffi­cultés pour “ joindre les deux bouts ”. Seule avec un fils, sans la maigre solde de Joseph, elle ne pouvait compter que sur les insuffisantes recettes de sa fermette. Trois vaches, quelques volailles, un cochon ne suffisaient pas à satisfaire les besoins minimums. Lucien en toute discrétion l’avait aidée dans les moments difficiles. Il avait veillé, avec une grande fermeté, à ce que le fils de Joseph ne souffre pas de l’atmosphère affreuse de la suspicion illégitime et de la honte injustifiée.
— Bonjour, Louise, qu’est-ce qui t’amène ?
— Je voudrais vous parler.
— Suis-moi. Allons dans ma classe.
Dès la porte franchie, Louise tendit une lettre de plusieurs pages à Lucien :
— Je viens de la recevoir. C’est un caporal, copain de Joseph.
Lucien prit la missive et la lut avec une grande atten­tion. L’ancien camarade de combat du mari de Louise racontait dans les moindres détails les dernières journées de novembre 1914. Il connaissait les faits. Et pour cause, il avait échappé à l’horrible tirage au sort. Inculpé, il n’avait écopé, avec les dix-sept autres, que d’une condamnation à de la prison. Peine légère au regard de celle des six malheu­reux. À la fin de sa lettre, qu’il disait avoir adressée aux veuves de ses six copains, il indiquait à Louise qu’il avait retrouvé pas mal de témoins de l’époque qui témoigneraient en faveur des six hommes. Pour conclure, le caporal proposait à Louise, comme pour les autres familles, d’entrer en relation avec l’Union Nationale des Combattants en vue d’une éven­tuelle disculpation.
— Qu’en pensez-vous, monsieur l’instituteur ?
Lucien trouvait l’opportunité de mettre en marche le pro­cessus de réhabilitation qu’il avait lui-même envisagé.
— Tu veux que je m’en occupe ?
— Oui.
— Fais-moi confiance. Je te promets que le nom de Joseph figurera sur le monument aux morts.
Ce douloureux épisode ne s’était jamais estompé de la mémoire de Lucien. L’occasion de corriger l’injustice criante dont Joseph, et ses cinq camarades, avaient été victimes, lui était donnée. Il allait y consacrer toute son énergie. Bien sûr, cela ne ferait pas revenir le pauvre malheureux.

– – –

     À Orgival, la vie avait repris comme auparavant. Enfin pas tout à fait, car…

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