Il rêvait d’être père… (extrait)

Un roman porteur d’espérance

Remise en question

La chaleur estivale avait laissé place à l’automne et cette matinée d’octobre conférait à la Touraine une atmosphère glaciale. À la périphérie de la ville, dominant un vaste domaine boisé, l’École Supérieure de Commerce ouvrait ses portes pour une nouvelle journée.
Les étudiants écoutaient avec attention l’exposé du jour, ne s’accordant aucune distraction, pas même un regard au travers des immenses baies vitrées entourant l’amphithéâtre.
La matinée était déjà bien avancée lorsque le professeur interrogea la classe afin de vérifier si les étudiants avaient bien saisi l’intégralité de son discours. Il ne semblait pas comprendre leur mutisme. Julien avait conscience que ses trois voisines, selon leur habitude, savaient quelle réponse était attendue. Pourtant aucun son ne s’échappa de leur bouche.
— Je crois connaître la solution, chuchota Julien aux trois filles.
Devant leur apathie, il se lança précipitamment en forçant sa voix. Sans même avoir demandé la parole, il commença son explication. L’enseignant, surpris, souligna la justesse de son analyse. Il s’adressa au jeune homme avec une pointe d’ironie :
— Monsieur Chabrier, c’est bien dommage que l’on vous entende si rarement !
Ce compliment inespéré déclencha un tonnerre d’applaudissements qui emplit l’amphithéâtre. C’était d’autant plus méritoire pour Julien qui ne se manifestait, pendant les cours, qu’en de très rares circonstances.
Émilie, Céline et Aurélie s’étaient jointes à cette ovation spontanée. Julien eut l’impression qu’à présent, elles posaient sur lui un regard nouveau, empreint d’intérêt voire d’admiration. Elles étaient bien obligées de constater qu’il avait changé. Il se réjouissait de cette prise de conscience. Cette satisfaction l’incita à leur montrer, dès cet instant, que la métamorphose allait se poursuivre jusqu’à atteindre son apogée à la fin de l’année et qu’elles seraient surprises du résultat. Il y était résolu.

Il revenait de loin.

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Jeune homme de vingt-deux ans au physique agréable, Julien Chabrier aurait pu symboliser le parfait reflet de sa génération s’il n’était pas pétri de préjugés d’une autre époque.
Il était issu d’une famille tourangelle privilégiée. Son père, Bernard, un éminent chirurgien cardiaque, passait le plus clair de son temps au Centre Hospitalier Universitaire de Tours. Néanmoins, Julien n’avait jamais souffert de son absence. Seul garçon d’une fratrie de quatre enfants, et petit dernier choyé, il avait pu compter dès sa naissance sur la bienveillance de sa sœur Nathalie. Cette dernière ne cacha pas sa déception lorsqu’il échoua lamentablement à sa première année de médecine. Pour couronner le tout, ses résultats étaient tels qu’il n’avait même pas obtenu la possibilité de s’orienter vers des études pharmaceutiques. Son père n’avait guère apprécié cette première année pratiquée en dilettante. Bernard avait menacé de lui couper les vivres s’il ne prenait pas sa formation universitaire un peu plus au sérieux.
Son hypothétique carrière médicale réduite à néant, ses parents lui avaient alors suggéré une nouvelle formation avec à la clé une spécialisation en gestion de patrimoine. Cet enseignement lui offrirait en prime la possibilité de pouvoir exercer de façon libérale. Son cursus universitaire allait prendre fin en juin 2004, après trois années qu’il jugeait interminables.
Il résidait toujours au domicile parental, une situation confortable qu’il n’était pas près d’abandonner. Dès son plus jeune âge, il avait été le centre d’intérêt de la famille, communiquant à tous sa jovialité naturelle.
Julien avait gardé les mêmes loisirs qu’au lycée : tennis et fêtes. Il était toujours très bien accompagné lors de ses diverses sorties, son charme ayant constamment fait son petit effet sur la gent féminine. Et il le savait ! Une cascade de boucles mi-longues entourait son visage juvénile. En dehors des cours, il adoptait un style vestimentaire décontracté qui lui conférait une nonchalance séduisante. Toutes les filles de sa promotion n’avaient d’yeux que pour lui, des plus prudes aux moins farouches. Il en avait beaucoup profité les premières années. Papillonnant avec allégresse de l’une à l’autre, ses conquêtes avaient été nombreuses. Néanmoins, toutes ces idylles n’avaient jamais été très sérieuses. Chaque soirée était pour lui l’occasion d’agrandir son tableau de chasse.

En revanche, son charisme ne plaisait pas à certains étudiants de sa promotion. Ces derniers le jugeaient trop orgueilleux. Ce qu’ils prenaient pour de l’arrogance n’était que le reflet de son éducation : il tenait à conformer ses actes aux préceptes inculqués par ses parents. La personnalité de Julien traduisait une dualité entre modernité et transmission familiale. Ainsi, malgré son physique avantageux, il était constamment mis à l’écart, se heurtant à l’incompréhension de ses camarades qui avaient le plus grand mal à intégrer ses idées d’un autre temps.
Cette contradiction entre son apparence et ses principes moraux lui avait causé, dès l’adolescence, de nombreux désagréments. Cela ne le dérangeait pas, bien au contraire.

Depuis son plus jeune âge, Julien rêvait d’une carrière d’entraîneur sportif pour laquelle il possédait toutes les dispositions. Excellent joueur de tennis, classé première série, il avait envisagé, pour son avenir, de se servir de ses aptitudes pour vivre de sa passion. Sa grande sœur l’avait toujours accompagné et encouragé sur les courts. Elle répondait toujours présente pour venir assister à ses nombreux exploits sportifs. Julien aurait voulu avoir le soutien de Nathalie pour appuyer et défendre son projet de carrière sportive devant leurs parents, mais sa sœur coupa court à ses ambitions. Le sport permettait à Julien de se défouler, de s’éclater, de briller, mais devait rester un loisir. Dans leur famille, les hommes se devaient d’assurer la stabilité financière du foyer, il était donc nécessaire d’exercer une activité lucrative, que seule une scolarité sérieuse pourrait lui permettre d’atteindre.
Il venait de finir médiocrement trois années d’études et, cette fois, son père s’en était mêlé : il faut bien que « jeunesse se passe », mais pas au détriment de son avenir. Il ne devait pas dévier du but fixé par sa famille : jouir d’une position honorable dans la société, réussir un beau mariage et perpétuer la lignée des Chabrier.

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Après ses trois premières années, c’était la dernière ligne droite pour Julien. Il lui fallait à tout prix éviter les écueils qui le condamneraient à recommencer son année. Il gardait en mémoire le dernier déjeuner familial ayant eu lieu avant son départ en vacances. Il y avait subi d’interminables remontrances orchestrées par ses parents, ses sœurs et ses beaux-frères, pourtant habitués à plaider sa cause. Devant ce torrent de critiques, il avait choisi de faire profil bas. Pour ne pas compromettre les vacances familiales en entretenant des disputes interminables, Julien se tut. Il comprit qu’il ne lui restait qu’une seule option : obtenir son diplôme pour s’assurer un avenir brillant. Il prit conscience que dorénavant, plus aucun sursis ne lui serait accordé…
En ce début de journée, comme souvent, Julien n’était pas en avance. Il rentrait tout juste de ses deux mois de vacances en Bretagne et il faudrait vite retrouver le rythme scolaire.
L’effervescence régnait ce matin-là dans la cuisine. Le petit déjeuner, très vite avalé, était représentatif de la précipitation matinale de Julien, déterminé à être ponctuel. Sa mère le connaissait bien et savait qu’elle ne devait pas se trouver dans le passage de son fils le matin, sous peine de devoir subir les assauts de son humeur massacrante. Julien détestait parler lors du petit déjeuner et sa mère se gardait bien de lui adresser la parole. Pourtant, cette fois-ci, dérogeant à ses habitudes, elle l’interpella :
— Tu pars habillé de cette façon ?
— Oui, pourquoi ?
— Ton pantalon est abîmé, lui précisa-t-elle, et puis…
Un brin agacé, il s’empressa de répondre :
— Et alors ? J’adore ces vêtements !
— En plus, avec ce vieux sweat, tu ressembles à un ours mal léché ! lui lança-t-elle avant d’effectuer un demi-tour pour rentrer dans le hall, sans même prendre la peine d’attendre la réponse.
Elle savait bien que pour assister aux cours, il ne pouvait se soustraire au port obligatoire du costume-cravate. En revanche le matin, jusqu’au dernier moment, il aimait être à l’aise dans ses vêtements. D’ailleurs, dès son retour, il ne tardait pas à les remettre.
Julien rejoignit sa chambre en vitesse afin de se changer. La réflexion émise par sa mère l’avait laissé assez indifférent. Il y était habitué, ce n’était pas la première fois qu’elle portait un jugement sur sa tenue préférée ! Un coup d’œil à sa montre lui confirma qu’il était grand temps de partir. Dévalant l’escalier, il se précipita vers le garage à vélo. Une sacoche en bandoulière, il enfourcha son VTT pour un véritable slalom à travers la ville. Julien voyageait léger, n’emportant, en tout et pour tout, que cinq ou six feuilles blanches et un stylo.
Afin d’éviter un rappel à l’ordre dès le premier jour, Julien s’empressa de pédaler à toute vitesse, faisant fi de toutes règles de circulation.
En bon sportif qu’il était, Julien arriva à peine essoufflé. Il posa son vélo le long du mur de l’amphithéâtre, sans précaution ni attache, et entra dans la salle de cours en même temps que son professeur. Ouf ! Il était à l’heure. De justesse, mais à l’heure tout de même !
Les bancs de l’amphithéâtre étaient, en ce jour de rentrée, déjà bien remplis. Son entrée fut remarquée par le groupe de joyeux plaisantins emmené par Nicolas et Sébastien, deux de ses plus anciens camarades. Ils saluèrent son arrivée par une grande acclamation à laquelle Julien ne donna pas suite, ce qui surprit tout le monde.

Ce fut donc avec la ferme résolution d’effectuer une quatrième année studieuse qu’à la stupéfaction générale, il s’installa au plus près de l’enseignant. Julien prit place juste derrière Aurélie, Émilie et Céline, les inséparables amies depuis la première année de cours. Les trois jeunes filles étaient reconnues par tous comme étant les trois meilleures étudiantes de la promotion. Elles s’installaient, d’ordinaire, les unes à côté des autres dans les premières rangées des différentes salles d’études. Leur comportement et leur sérieux, aussi bien à l’école qu’en dehors, inspiraient à l’ensemble des élèves, lui y compris, un immense respect.
D’habitude il cherchait plutôt les sièges du fond. Il y rejoignait celles et ceux qui, bien qu’attentifs et appliqués, ne rataient jamais l’occasion d’un bon mot. Ce qui ne manquait jamais de déclencher rires et joutes verbales humoristiques. Le tout ayant pour effet de charmer toute la classe, excepté les trois studieuses du premier rang qui n’étaient guère réceptives à ces interventions. Depuis la première année, Julien était le parfait représentant de la petite bande de gentils plaisantins qu’un rien dissipait.
Depuis le début, Aurélie et ses deux camarades l’avaient toujours traité avec la plus complète indifférence. Il en avait été de même envers ses copains. Elles gardaient leurs distances, sans pour autant se retrouver isolées. Julien n’avait jamais trop insisté pour se rapprocher d’elles, ne comprenant pas leur attitude. Étrangement, face à elles il perdait tous ses moyens. Le garçon d’ordinaire sûr de lui devenait un homme intimidé à leur contact. Les trois filles semblaient demeurer insensibles à son charme, il trouvait pourtant Aurélie et Émilie très belles.
— Bonjour, les filles ! lança-t-il en se positionnant à deux pas du trio.
Devant leur silence complice, il enchaîna :
— Cette année, c’est décidé, je vais bosser à fond. Finie, la rigolade !
Levant à peine les yeux vers lui, les trois amies se contentèrent d’esquisser un rictus si peu encourageant qu’il se garda d’insister.
« Ce n’est pas gagné », se dit-il.

Les premiers jours, Julien multiplia les tentatives pour établir un dialogue. Ce fut en pure perte. Malgré tous ses efforts, il ne parvint pas à arracher le moindre sourire au trio. Elles persistaient à l’ignorer, ce qui n’altéra en rien sa motivation.

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Les cours avaient repris depuis plusieurs semaines. Julien s’asseyait toujours derrière les trois filles. Leurs échanges se limitaient au strict nécessaire. Il ne désespérait pas, et se persuadait que leurs relations seraient susceptibles d’évoluer dans le temps.
Un jour, alors qu’il s’apprêtait à quitter l’amphi après le dernier cours de la journée, Nicolas, un de ses plus anciens amis, l’interpella :
— Qu’est-ce qui t’arrive, Julien ?
— Rien, pourquoi cette question ?
— Tu travailles, ou tu fais semblant ?
— Je bosse, mon vieux.
En quelques mots, Julien l’informa des menaces proférées par son père. Visiblement peu convaincu par son explication, Nicolas persista en ponctuant ses paroles de clins d’œil lourds de sous-entendus.
— Tu ne serais pas plutôt en train de draguer une de tes nouvelles voisines ? insista-t-il. À moins que ce ne soient les trois en même temps !
Cette constatation laissa Julien sans voix.
— Tu ne serais pas intéressé par Aurélie Robin ? Embarrassé par cette réflexion, Julien s’en était sorti par une pirouette. Il ne s’attarda pas afin de ne pas laisser paraître devant son camarade le trouble qui l’avait gagné.
Oui, décidément, il avait vraiment beaucoup changé. Voilà pourquoi son intervention de l’autre jour, remarquable mais bien inhabituelle, lui avait valu les félicitations du professeur et les applaudissements nourris de tout l’amphithéâtre.

Ce matin-là, Julien entra dans la cuisine pour y prendre son petit déjeuner. À sa grande surprise, Bernard, son père, l’y avait précédé. Le jeune homme manifesta son étonnement de le trouver encore là à neuf heures, lui qui partait toujours très tôt pour l’hôpital.
— Le professeur Chabrier n’opère pas ce matin ?
Bernard ne releva pas la remarque ironique de Julien.
— Non, aucune intervention aujourd’hui.
— Les chirurgiens de Tours débrayent ?
— Très drôle ! Non j’ai de la paperasserie administrative en retard à la maison. À propos de débrayage comme tu dis, continua-t-il en tendant le journal à son fils, tu as lu “ La Nouvelle République ” ?
Après un rapide coup d’œil sur les gros titres, Julien ne vit pas ce qui paraissait avoir agacé son père. Il lui en fit part en lui rendant le quotidien. Bernard pointa du doigt l’article à la une qui avait échappé à son fils :
— Regarde, « Hausse de plus de dix‑sept pour cent du prix du tabac à partir de ce jour ».
— Oui et alors ? En tant que cardiologue tu dois être content !
— Attends la suite, les buralistes se mettent en grève. Ils ne songent qu’à leurs tiroirs-caisses, renchérit-il visiblement exaspéré.
— Pour ma part, je m’en moque, je ne fume pas.
Après un haussement d’épaules résigné, Bernard replongea dans la lecture de son journal.
— À quelle heure as-tu cours ? s’inquiéta-t-il soudain.
— Dix heures.
— Tu vas encore être en retard. C’est vrai que chez toi, c’est une habitude !
— Au risque de te surprendre, pas une seule fois cette année !
Étonné par son affirmation, le père de Julien releva lentement les yeux de son quotidien, et sans voix, regarda son fils quitter la table.

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Le trimestre était déjà bien avancé et Julien était toujours résolu à réussir son année. Désormais, il se montrait attentif et studieux. Il avait bien essayé à plusieurs reprises de se rapprocher de ses trois camarades et principalement d’Aurélie, en vain. Espérant que cette dernière serait sensible à l’humour, Julien avait souvent tenté de l’amuser, mais Aurélie n’esquissait pas le moindre sourire. Elle s’entêtait à ne pas vouloir lui accorder ce plaisir. Julien nourrissait l’espoir qu’un jour, peut-être, la jeune fille comprendrait qu’elle ne le laissait pas indifférent. Son passé de séducteur allait peut-être l’obliger à revoir ses ambitions amoureuses, les filles ne souhaitant pas être de simples conquêtes parmi tant d’autres.
Le temps faisant son œuvre, Julien commença à se rapprocher d’elles en leur démontrant combien son comportement avait évolué. Il put même compter sur elles pour l’aider à combler ses lacunes accumulées au cours des deux précédentes années. Il envisagea ce rapprochement comme une étape dans leur future conquête. Pour autant, en dehors de l’école, il continuait son travail de séduction, en particulier dans son club de tennis, où il cumulait les aventures sans lendemain.

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L’ambiance au cours de l’automne 2003 fut étrange et tendue. Ainsi, au début de novembre, l’université de Rennes II avait voté la grève pour le retrait de la réforme “ Licence‑Master‑Doctorat ”. D’autres manifestations s’annonçaient. Bien que solidaire du mouvement, Julien trouvait que toute cette agitation tombait très mal. En effet, la date des examens approchait. Le 27, il rejoignit les universitaires qui manifestaient à Tours, comme d’ailleurs partout en France. Par chance, les vacances scolaires arrivaient et apaiseraient peut-être les tensions.
À la reprise des cours, il se montrait toujours aussi appliqué. Les fêtes de fin d’année avaient eu lieu, en famille pour Noël, et avec ses copains pour le Nouvel An. Cette dernière soirée de l’année s’était déroulée dans une ambiance festive et bruyante. Mais, peu après minuit et les traditionnelles embrassades, Julien, fidèle à sa réputation, ne put résister aux avances d’une belle jeune femme. Elle réveillonnait également avec des amies, mais s’était vite retrouvée à leur table. Entre chaque plat, ils se laissèrent aller à des danses de plus en plus lascives. Au petit matin, il la raccompagna chez elle. Ils passèrent le premier jour de l’année au lit, et pas pour dormir ! De cette rencontre éphémère, il ne conserverait qu’un agréable souvenir…
Pour Julien, ce début d’année ne paraissait toujours pas propice à la naissance d’une romance avec Aurélie. Il tentait de se persuader qu’elle n’était pas si indifférente que ça à ses nombreuses tentatives d’approche. La résistance que lui témoignait Aurélie l’agaçait, mais décuplait son attirance tout autant. Les relations qu’entretenait Julien avec les deux amies d’Aurélie se révélaient parfois un peu tendues, principalement avec Émilie. Elle ne manquait jamais une occasion de le titiller. Ainsi, au cours d’une conversation qui portait sur le féminisme, Émilie s’était soudain animée, visiblement concernée par la question.
— Explique-toi, lui avait demandé Julien.
Émilie précisa alors qu’elle était engagée dans les mouvements étudiants, les communautés culturelles et les collectifs féministes. Ses camarades semblaient boire ses paroles.
Croyant faire preuve d’esprit et d’humour, Julien cita Colette : « Une femme qui se croit intelligente réclame les mêmes droits que l’homme. Une femme intelligente y renonce. ». Il obtint l’effet inverse. Non seulement sa citation ne fit rire personne, mais elle attira les foudres à son égard. Émilie fut la première à se manifester :
— Toi, tu as des principes d’un autre âge. Parfois, je crois entendre mon grand-père !
— À quel propos, s’il te plaît ?
— Le mariage, la famille…
Agacé, Julien ne la laissa pas finir, et lui répondit d’un ton sec :
— Mes idées correspondent à mon éducation !
— Travail, Famille, Patrie… comme le Maréchal !
Julien comprit, à cet instant, qu’insister envenimerait le débat. Il lui fallait trouver une échappatoire :
— Je plaisantais, dit-il avec un petit sourire narquois avant de poursuivre :
— Tenez, citation pour citation, voici celle de Simone de Beauvoir : « Certains mâles redoutent la concurrence féminine ».
Il craignaît de paraître borné aux yeux de ses camarades. Surtout d’Aurélie. Certes, il savait bien qu’envers et contre tous, il continuerait à raisonner à sa façon, pour autant il ne voulait pas risquer une mise à l’écart en imposant ses idées. Comprenant qu’Émilie prenait un malin plaisir à en rajouter, Julien ne rentra pas dans son jeu et préféra l’ignorer. Elle l’horripilait. Si elle n’avait pas été aussi proche d’Aurélie, il l’aurait remise à sa place. Son attitude envers lui et les propos qu’elle lui tenait n’avaient aucun sens pour lui.
Le lendemain, à la sortie des cours, la tension entre Julien et Émilie atteignit son paroxysme sur le chemin du retour. Émilie se tenait en retrait, discutant avec Céline, tandis qu’Aurélie et Julien marchaient quelques pas devant. Oubliant les deux filles, le jeune homme profita de la proximité avec sa belle pour tenter sa chance. Prenant son courage à deux mains, il la retint par le bras.
— Tu es une personne que je qualifierai volontiers d’élégante, Aurélie… Ta beauté et ta grâce irradient autour de toi… Il ne put poursuivre sa déclaration, car Céline et surtout Émilie qui les avaient rejoints venaient d’éclater de rire ouvertement dans leur dos. Il fut aussitôt enveloppé par une bouffée de confusion tandis qu’Aurélie, surprise elle aussi, essayait tant bien que mal de se donner une contenance.
— Whaou ! Môsieur aurait dû vivre au XVIIe siècle ! ironisa Émilie tandis que Céline continuait de ricaner…
La honte que ressentait Julien laissa vite place à la contrariété. « Qu’est-ce qui m’a pris, bon sang ! » songea-t-il, s’en voulant terriblement de s’être ainsi laissé aller. Il était blessé dans son amour-propre, pour ne pas dire humilié, incapable de réagir de manière cohérente. Il se détourna alors du trio, décidé à rentrer à pied, pensant que cela lui permettrait de se calmer et de tempérer la situation.
Voyant qu’il s’éloignait, Émilie l’interpella.
— Hé ! Don Juan, tu boudes ?
Cette fois c’était la remarque de trop. Il effectua un rapide demi-tour pour s’éloignait des trois filles. Il put tout de même entendre l’intervention sèche et irritée d’Aurélie.
— Laissez-le… Vous êtes vraiment désagréables !
Il n’en croyait pas ses oreilles. Aurélie venait de prendre sa défense, timidement certes, mais assez pour que cette attitude lui fasse bondir le cœur. Pour autant, des restes de blessures à l’âme, il poursuivit son chemin sans se préoccuper d’elles.
Le lendemain le malaise fut palpable. L’altercation avait laissé des traces, et Julien gardait, malgré tout, une sourde rancœur contre Émilie. Il avait donc décidé de ne plus lui adresser la parole en dehors des cours, prenant le risque de perdre l’amitié d’Aurélie au passage. L’incident de la veille avait entaché leur amitié naissante.
Les jours suivants furent assez tendus. Le jeune homme restait sur sa position. Les propos d’Émilie l’avaient blessé dans son amour-propre, et la cicatrice était encore douloureuse. Néanmoins, après plusieurs semaines de tension, profitant d’un des rares moments où Émilie était seule, Julien prit l’initiative de l’aborder afin d’avoir une explication franche avec elle.
— Émilie, il faut qu’on se parle.
Elle ne sembla pas surprise par sa démarche.
— Que veux‑tu savoir ? lui dit-elle, prête pour un nouvel échange musclé.
— Sommes‑nous ennemis ?
— Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Tu cherches en permanence à me ridiculiser. Qu’est‑ce que je t’ai fait ?
— À moi, rien. Cependant, ton comportement a le don de m’agacer au plus haut point.
Sur la défensive, il encouragea néanmoins Émilie à continuer :
— Tu es plein de contradictions, s’empressa-t-elle de poursuivre. On dirait qu’il existe deux personnalités en toi : le beau gosse, moderne, dragueur, aimant faire la fête et le macho aux idées rétrogrades lorsqu’il est question de la vie de famille. D’ailleurs, pour toi, le mariage ne semble pas être un but mais plutôt le moyen d’avoir au plus vite des enfants. Émilie marqua un bref temps de pause.
— Tout juste si tu n’envisages pas, lorsque tu seras marié, que ta femme porte le voile ! finit-elle par répondre.
Cette dernière remarque eut pour effet de mettre Julien hors de lui. Il avait provoqué cette rencontre afin d’apaiser les tensions, et c’est le contraire qui était en train de se passer. Cette fois, la coupe était pleine. Il prit sur lui pour éviter que ses mots viennent à dépasser sa pensée et l’interrogea :
— Tu penses vraiment cela de moi ?
Devant l’exaspération de Julien, Émilie chercha à s’extirper de cette situation tendue. Elle l’assura que lorsqu’elle l’avait traité de Don Juan, c’était pour essayer de détendre l’atmosphère par un trait d’humour. Elle souhaitait, tout comme lui, conserver l’esprit de camaraderie qui avait régné entre eux quatre depuis le début de cette année scolaire.
— Je suis désolée et je m’excuse…
— N’en parlons plus.
Sur ces mots ils partirent, chacun de leur côté, admettant tous les deux qu’il était sans doute préférable d’en rester là. Les propos cinglants d’Émilie l’avaient touché, mais le plus dur à entendre était la remise en cause de ses principes existentiels. Décidément, il n’arrivait pas à faire partager son point de vue sur la façon d’envisager une vie de couple. Sa future épouse serait aussi la mère de ses enfants. Qu’y avait-il de surprenant à ce souhait ?

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Fin janvier, un froid vif saisit la région. Ces mauvaises conditions météorologiques allaient être l’occasion pour Julien de se retrouver en tête à tête avec Aurélie. Dès la fin de leur cours du vendredi soir, il s’empressa de l’aborder.
— Si ça t’intéresse, je peux t’emmener en voiture jusqu’au bahut lundi matin.
Aurélie, surprise par cette initiative, le questionna :
— Tu as ta propre voiture ?
— Non, je vais emprunter celle de ma mère vu le temps qu’il fait.
— Pour passer chez moi, tu vas devoir faire un détour…
— Non, non ! C’est quasiment le même chemin, j’emprunterai le boulevard Béranger, cela ne me rallongera pas.
Voyant qu’Aurélie ne semblait pas réfractaire à son offre, il afficha son plus beau sourire.
— Je serai d’ailleurs ravi de passer un peu plus de temps seul avec toi.
— Entendu, tu passeras vers quelle heure ? Je ne voudrais pas te faire trop attendre.
Ravi qu’elle accepte, il s’empressa de fixer l’heure de ce rendez-vous tant espéré :
— Nous avons cours à huit heures et demie… Alors, disons… huit heures ! Cela te convient ?
— Parfait ! Je serai devant chez moi, précisa Aurélie en le quittant avant de rejoindre Céline et Émilie qui patientaient à proximité.
Depuis son altercation avec Émilie, et bien que personne n’en eût jamais reparlé, Julien évitait de rentrer en compagnie des trois copines.
Ce lundi matin, Julien ressentit une douce euphorie à l’idée de retrouver Aurélie pour un trajet en tête-à-tête. Depuis sa dispute avec Émilie, rares étaient les occasions où il pouvait se retrouver seul avec Aurélie, ses deux amies n’étant jamais très loin d’elle. Bien qu’en avance, il fut étonné de constater qu’elle l’attendait déjà devant son domicile. Son étonnement laissa vite place à la déception lorsqu’il vit que Céline l’accompagnait.
— J’ai proposé à Céline de venir avec nous, lui dit-elle sur un ton taquin. Il y a bien une place pour elle ?
Un sourire amusé flottait sur ses lèvres.
Courtoisie oblige, il cacha tant bien que mal sa déconvenue.
Sa contrariété se mua en ironie.
— Pas de problème, les filles, que ma cour m’accompagne donc en cours !

© Barré Jean-Pierre Janvier 2016

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7 réflexions au sujet de « Il rêvait d’être père… (extrait) »

  1. En voilà un début alléchant! La mise en place des personnages se fait en douceur mais les situations s’enchaînent avec beaucoup de rythme. Les personnages sont attachants. Bref, on a envie de lire la suite.
    Notation 5/5

  2. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire l’extrait de ce roman. On s’imprègne de l’histoire en s’attachant aux personnages ce qui donne envie de connaître la suite. merci pour ce partage.
    Notation 5/5

  3. Une récit poignant qui incite à la réflexion et à l’introspection. J’y ai été particulièrement sensible.
    Notation 5/5

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