Le conseil de révision

   1904 voit la naissance de l’Humanité, nouveau journal de “ gauche ”. Les trois copains sont convoqués en prévision du passage devant le conseil de révision. Clément a accompagné son aîné. Dans un an ce sera son tour. Il redoute ce jour, sachant qu’avec ses antécédents de santé, il risque d’être réformé.
le conseil de révisionCe matin, pour ce qui est de Léon, le réveil est assez diffi­cile après une nuit agitée. Il a eu du mal à trouver le sommeil. C’est aujourd’hui un grand jour pour lui. La missive qui lui est parvenue il y a peu de temps est bien en évidence sur la table de la cuisine. Celle‑ci lui ordonne de se présenter le jeudi 8 septembre 1904 à la mairie de Mezay. Ayant dix‑huit ans depuis peu, il s’y attendait, mais il appréhende tant l’épreuve que cette convocation l’a, depuis son arrivée, pas mal tracassé ! Il devrait pourtant se réjouir, car ce sera l’occasion d’une fête mémorable qui durera plusieurs jours. Comme récemment, lui a si bien dit monsieur le maire lors d’un rassemblement de tous les futurs recrutés : « Vous devez être fiers de représenter la commune. La conscription, dont le Conseil de Révision est une manifestation majeure, est un rituel qui marque votre admission parmi le monde des adultes ». C’était beau, et, s’il a bien compris, il va maintenant être un “ homme ” ! sauf si sa petite taille le fait exclure, et c’est bien là sa crainte.
Avec Adrien et Alfred, Léon a participé, avec joie, aux pré­paratifs de cet événement. Il y a trois mois, avec les autres copains de leur classe d’âge, ils ont organisé un bal dans la salle communale afin d’acheter les calots, cocardes, cannes, accessoires indispensables aux conscrits. La recette réalisée a été supérieure à leurs prévisions. Le surplus permettra de financer le repas de clôture de cette journée exceptionnelle. Léon attend cette soirée avec impatience, car c’est la perspec­tive d’agréables rencontres féminines, en particulier Fernande, une jeune fille du pays qui lui plaît bien.
Le jour prévu, impatient et prêt bien avant l’heure, Léon se met en route. Du Plessis au centre bourg la distance est courte. Au passage, Adrien se joint à lui. Arrivés sur place, ils constatent qu’il y a déjà plusieurs camarades en particulier Fredo. Juste à côté de la mairie, l’école des garçons, vide d’élèves ce jeudi, a été réquisitionnée en vue de cette cérémo­nie collective particulière. Dès qu’il les aperçoit, le garde champêtre leur fait signe de se rendre tout droit vers l’établis­sement scolaire. La grille d’entrée franchie, un gendarme prend connaissance des convocations.
― Alors, les gars, c’est votre tour maintenant ?
Après avoir rejoint leurs compagnons du jour, ils observent le cortège des officiels. Tous ces arrivants se dirigent vers la salle de classe des grands qu’ils ont fréquentée il n’y a pas si longtemps. Le maire, les conseillers municipaux et, comme la séance est publique, plusieurs familles paraissent avec l’inten­tion d’assister à l’événement. Un, puis deux médecins militaires pénètrent à leur tour dans le bâtiment sans même un regard vers les jeunes hommes qui patientent dans la cour de récréation. Cette dernière est à présent bien remplie, tous les conscrits du canton sont là ainsi que les ajournés de l’année précédente. Ceux‑ci, moins insouciants, se regroupent et s’isolent. Le clocher de l’église toute proche sonne neuf heures. Comme s’il attendait ce moment, un gendarme se pré­sente sur le perron.
― En rang par deux et en silence ! tonne‑t‑il.
Tous obtempèrent sans un mot. L’appel des noms par ordre alphabétique commence. Après avoir confirmé leur présence, les premiers nommés entrent à l’intérieur de la classe par groupe de vingt. « C’est bien ma veine, songe Léon, il faut que je patiente. La liste s’est arrêtée à la lettre G. » Comme Adrien et Alfred, il doit être convoqué vers treize heures. Et hors de question de quitter l’école. Ils doivent tous rester sur place.
Enfin, c’est son tour, pas de temps à perdre, un militaire vêtu d’une grande blouse blanche hurle :
― Tous à poil !
Léon trouve l’ordre gênant. Sans en avoir l’air, il regarde ses camarades, plusieurs sont déjà complètement nus. L’infir­mier les fait mettre en rang. Au fur et à mesure qu’il approche de la porte, son anxiété monte. Il attend d’être appelé dans la pièce voisine afin d’y être toisé et pesé.
― Léon Proust, tonne une voix à côté.
Les traditionnels « prout-prout » fusent.
― Silence ! gronde un gendarme.
Avec appréhension, Léon pénètre dans la classe. Un rapide coup d’œil le rassure, il n’y a aucun spectateur dans cette salle.
― Sous la toise ! lui indique un type en uniforme.
― Un mètre cinquante‑deux, annonce‑t‑il.
Surpris, Léon l’interroge.
― Vous êtes sûr ?
Tout en sortant de sa poche un mètre ruban afin de mesurer son tour de poitrine, il lui confirme.
― Eh oui, la bleusaille ! Tu n’atteins pas le mètre cin­quante‑quatre, en principe limite.
Puis vient toute une série de mesures et de contrôles. En matière d’acuité visuelle, c’est parfait. « J’ai au moins cette chance » se dit Léon. Sa fiche est remplie de chiffres dont plu­sieurs sont encerclés. Troublé par le résultat de la taille, il grommelle.
― Vous ne pouvez pas me remesurer ?
― Je veux bien, mon gars, mais tu ne vas pas grandir en cinq minutes !
Il se repositionne sous la toise et tente de se surélever juste ce qu’il faut à l’effet de gagner les deux centimètres man­quants. Pas dupe de la tentative de tricherie l’infirmier s’agace.
― Hé ! petit malin, ne triche pas. Allez, je te mets un mètre cinquante‑trois pour te faire plaisir. Prends ton dossier et pré­sente‑toi devant le major, ajoute‑t‑il d’un ton péremptoire en lui indiquant la pièce d’à côté.
Dans un coin de la salle voisine un officier en blouse blanche, son képi avec du velours rouge posé devant lui, l’attend. Léon lui tend sa feuille de mensurations que l’autre consulte avec attention. Il le dévisage, comme une curiosité ! « Qu’ai‑je donc de si étrange ? » s’interroge Léon.
― Proust ! Approche, ordonne le militaire.
Immobile en face de lui, Léon voit le médecin se lever et venir vers lui. Il est si imposant qu’il n’affronte pas son regard. En silence, le docteur l’ausculte et l’examine de fond en comble. « Le voilà à présent qui me tâte les testicules avec ses grosses mains », remarque le petit Proust. « C’est déplaisant ! Maintenant c’est au tour de ma bouche, mes dents, mes che­veux, ma tête… Il aurait pu commencer par le haut avant de s’occuper de mes parties intimes » note Léon sans oser sourire de cette remarque. Tout y passe. Pendant l’inspection, l’officier décrit à haute voix ce qu’il constate. Un sous‑officier installé au bureau de l’instituteur, sur l’estrade, note tout. Léon a le sentiment que cette visite très détaillée ne finira jamais. Puis sans un regard le major lui tendant son dossier, ordonne :
― Proust, va te rhabiller et présente‑toi devant le méde­cin‑chef à côté.
Sans demander d’explication, Léon se dirige vers le couloir qui lui a servi de vestiaire et retrouve avec plaisir ses vête­ments. Ses pensées vagabondent, l’éliminera‑t‑on pour un centimètre ? Un gendarme en faction devant la porte le fait attendre. Tout d’un coup, son nom résonne, le brigadier lui fait signe d’entrer. Des tables sont alignées, derrière, trône le médecin‑chef entouré du premier magistrat municipal et de plusieurs conseillers. Léon se retourne et constate la présence de spectateurs. Il connaît, pour ainsi dire, tout le monde. Le militaire réclame son dossier. Il l’examine avec attention. Son regard scrute Léon des pieds à la tête puis plonge dans le document. Le silence impressionne p’tit Proust, monsieur le maire lui adresse un petit sourire de réconfort. Soudain, la sen­tence tombe.
― Ajournement troisième catégorie ! Résolution ponctuée d’un coup de tampon énergique.
C’est comme s’il venait d’asséner ce dernier sur le sommet du crâne de Léon ! Le médecin‑chef lui tend une fiche sur laquelle est inscrit en rouge « Ajourné : Constitution physique trop faible ».
Assommé par cette décision, Léon sort sans un mot, les yeux brouillés de peine et de honte. Il se sent coupable. Cette disqualification est pour lui comme une exclusion. Elle l’écarte de ses camarades. Il sait que ce report d’incorporation risque de lui valoir de nombreuses moqueries de la part des jeunes du pays. À l’égard des exemptés et des ajournés les railleries et autres remarques, en particulier sur leur puissance sexuelle, pas toujours du meilleur goût, sont monnaie courante. La déli­vrance de ce certificat de virilité est espérée par tous. Ne déclare‑t‑on pas « Bon pour le service, bon pour les femmes ». Et puis, quelle opinion les filles, notamment Fernande, auront‑elles de lui ? Sa sexualité va être mise en doute. Il devient amer, mais ne l’exprime d’aucune façon. En ce qui concerne les conscrits, réunis dans la cour, c’est maintenant la fête.
Peu de temps après, Adrien et Albert sortent, leur aptitude est reconnue. Ils pourront arborer, avec fierté sur le revers droit de leur veston, la fameuse broche en métal. Léon s’isole du groupe souhaitant que l’ordre de dispersion arrive au plus vite afin de rentrer chez son père reprendre son travail à la ferme.
Sa déception est immense. Il ne rejoint pas Adrien et Albert qui ont compris sa désillusion. Ce soir Léon ne participera pas au repas prévu, de même qu’il ne posera pas pour la photo offi­cielle de la mairie. Il n’oubliera pas de si tôt ce pénible examen.
La gauche dreyfusarde est antimilitariste, qu’à cela ne tienne, Léon assumera cette réforme comme une gloire !

Il va militer un peu plus.

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