Les poules disparaissent

* extrait de l’ouvrage ” La relève
chronique d’une petite bourgade rurale de la première moitié du XXè siècle

couverture-poules-Livret    Comme chaque matin, dès l’aube, avant de se rendre à l’école, Léon s’apprête à soigner les poules. Redoutant la tem­pérature, exceptionnellement basse en ce mois de novembre, il enfile de multiples épaisseurs. Chaussé de ses sabots, il se dirige vers le fond de la cour afin de récupérer la ponte du jour. Malgré le froid et les flocons tombés la veille, il est assuré de rapporter plusieurs œufs à la maison.
À proximité de l’enclos, des traces fraîches sur le manteau neigeux le laissent perplexe. Depuis un petit moment, son père a remarqué des maraudeurs dans les environs.
En moins de deux, il comprend et s’en retourne vers l’habi­tation en levant les bras et criant.
— Papa, Pa… les poules nous ont été piquées !
— Pas toutes ? s’inquiète Ernest.
— Ben si, et même la plus grosse ! poursuit Léon.
— C’est pour ça que la chienne a grogné cette nuit, observe Ernest.
Ensemble ils se rendent vers le lieu du délit. De suite ils constatent que la porte a été brisée et arrachée. Ernest, devenu soucieux, se gratte la tête avec son béret, et après une brève réflexion, il ordonne.
— Léon, file mander le garde champêtre.
Dès que p’tit Léon a disparu en courant vers le bourg, Ernest entreprend le tour de son jardin. Il veut s’assurer que l’indésirable visiteur nocturne n’a pas commis d’autres méfaits. Seules les poules s’en sont allées. Il rentre chez lui, avec l’intention d’enfin boire son café. À peine installé, son fils revient essoufflé.
— Qu’est‑ce qu’il t’a dit ? interroge‑t‑il aussitôt.
— Il arrive dès qu’il peut, répond le gamin.
— Crénom de Dieu, voler nos gélines ! jure Ernest.
— Surtout la grosse que je devais vendre, jeudi, au mar­ché ! rétorque Léon.
Le père Proust soupire.
— Quelle misère ! Si feue ta pauvre mère avait vu ça ! Qui qu’a ben pu les prendre, nos bêtes ?
Une idée germe dans la tête d’Ernest.
— C’est un coup du gars Touillaud.
Dans la commune, le fameux Touillaud est regardé comme un marginal. Pas très beau, c’est une force de la nature. Il connaît tout sur les animaux, les champignons. Une réputation de braconnage le suit, peu de plaintes, car beaucoup y trouvent leur compte, à commencer par le restaurateur du village. Par contre, il se murmure qu’il a comme mauvaise habitude de se servir dans les jardins et les basses‑cours. Rebouteux à l’occa­sion, il est souvent fait appel à lui, en cachette, pour le bétail et les humains. Il s’est installé, il y a plusieurs années, sur un modeste terrain en dehors du bourg sur lequel il a remis en état une masure. Marié à une fille du pays, il vit entouré de nom­breux marmots. Son aîné, Henri, est en classe avec P’tit Léon.
Victorine se lève tout d’un coup, et d’une voix courroucée.
— C’est lui ! C’est lui ! Pas besoin de chercher un autre coupable. C’est lui ! Tu l’as dit !
Son visage, ingrat, irrité, révèle toute la fureur de ses ori­gines paysannes. Toute sa cupidité, toute sa rogne de femme économe apparaissent dans la crispation de la bouche, les pliures des joues et celles du front.
— Qu’est‑ce que tu comptes faire ? s’informe p’tit Léon.
— Attendre le garde champêtre ! répond Ernest. Prends ta gamelle de midi, dépêche‑toi, tu risques d’être en retard à tes cours. Et surtout pas un mot au gamin de Touillaud !
En un rien de temps, Léon change de vêtements et se dirige en courant vers l’école. La cloche sonne lorsqu’il franchit l’en­trée. Avec promptitude il se met en rang devant la classe. Sauvé, le maître n’a rien vu ! À la récréation il retrouve Adrien et Fredo. Aussitôt les deux copains l’interrogent sur sa brusque arrivée du matin.
— T’as traîné au lit, taquine Alfred.
— Je vais vous dire quelque chose, mais faut rien répéter, confie Léon.
— Juré, craché, promit Fredo, joignant le geste à la parole.
― Un salopiot nous a volé nos poules cette nuit. Pour sûr, c’est le paternel d’Henri qu’a fait l’coup ! relate le p’tit Proust.
À l’instant la conversation prit fin, l’instituteur raccourcit la récréation en raison du froid.
Au beau milieu de la matinée, le garde champêtre arrive chez la famille Proust. Après l’avoir invité à s’asseoir, ce der­nier narre, avec beaucoup de détails, sa mésaventure. Ils se rendent ensuite vers le lieu du méfait afin de prendre acte du bris de la porte du poulailler. Les constatations réalisées, les deux hommes reviennent s’installer dans la cuisine, Victorine leur offre un petit remontant. Les verres remplis, celle‑ci, avec un regard de défi, s’adresse au représentant de la loi.
— Vas-tu l’arrêter, ce vaurien ?
L’agent municipal, la casquette sur les genoux, paraît plongé dans une profonde réflexion.
— Toi t’as une idée derrière la tête… s’interroge‑t‑il à l’in­tention du père Proust.
Un rictus à la bouche, celui‑ci répond :
— Je n’ai pas de preuve, mais je crois ben que c’est le gars Touillaud !
Victorine se rapproche, et comme si de rien n’était, avec toute sa ruse féminine, suggère :
— Moi, si j’étais toi, je causerais aux gendarmes.
— Pour des poules !
— Puisque je te le dis, c’est lui, j’en suis sûre. Chope‑le, ce voleur !
Le garde champêtre reste de marbre devant cette affirmation.
— Je vais m’en occuper, déclare‑t‑il en se levant, pressé de retrouver son petit local de la mairie.
Le clocher du village sonne les douze coups de midi et par conséquent annonce la fin des cours. Avant de rentrer chez lui afin de déjeuner en famille, Alfred glisse à l’oreille de Léon qui, lui, prend son repas sur place.
— Surveille ben l’assiette d’Henri, il y a peut‑être ben une fricassée de volaille !
— Alors, je lui fous sur la goule, répond Léon en montrant le poing.
Puis l’air de rien, le garçon s’assoit à côté d’Henri.
— Ta gamelle à une odeur agréable… ta bidoche, c’est‑y pas de la poule ?
— Non, je n’ai que des carottes et des patates du jardin, tu sais, je ne bouffe pas souvent de viande, le père dit que c’est trop cher pour nous !
P’tit Léon, ému par cette remarque, se demande s’il n’au­rait pas préféré humer le doux effluve d’un gallinacé ! De la journée, il ne pense plus à cette mystérieuse disparition noc­turne. La fin des cours arrivée, comme chaque soir d’hiver, il se rend à la grande ferme donner un “ coup de main ” afin de gagner sa collation. Il doit rentrer les vaches en prévision de la traite. Après avoir attaché toutes les bêtes, il doit nettoyer les travées de l’étable. Son travail terminé, Léon regagne, enfin, la maison pour le souper. À peine a‑t‑il franchi la porte qu’un fumet de volaille lui envahit les narines.
― Léon, viens te mettre à table ! ordonne Victorine. Tu vas t’régaler !
— Qu’est‑ce qu’on mange ? interroge le gamin.
— De la poule ! Figure‑toi que le garde champêtre les a rapportées tantôt… Toutes sont vivantes, sauf la plus grosse que Touillaud s’apprêtait à faire cuire. C’était ben lui le voleur. Il a dit, comme ça, que c’était pour nourrir ses marmots ! Tu parles…
― Je n’ai pas faim ce soir… Prépare‑moi une gamelle pour demain, répond le garçonnet avec une petite idée derrière la tête.
Le jour suivant, personne ne remarqua que dans l’écuelle d’Henri Touillaud, il y avait de la viande. Léon, grande goule, avait du cœur.

* extrait de l’ouvrage ” La relève
chronique d’une petite bourgade rurale de la première moitié du XXè siècle

Share Button