Prologue de “La mariée disparue”

Les vestiges du château de Moncatour étaient envahis par les ronces, et des arbustes avaient colonisé l’endroit. Il y avait longtemps que cette vieille bâtisse médiévale n’as­surait plus aucun rôle défensif. Comme un ancien soldat usé par l’âge et les batailles, les pans de murs de sa courtine semblaient surveiller la giboyeuse forêt voisine.
Depuis le Xe siècle, les habitants du village vivaient à l’ombre, protectrice, de leur château. Les rares visiteurs qui y passaient pouvaient constater, en ce mois de juin 1745, qu’à l’intérieur de l’enceinte bossuée, le donjon était, en partie, écroulé. Attaqué à la catapulte, il n’avait pas résisté, malgré ses épais murs de cinq mètres, aux énormes blocs qui l’avaient frappé. À l’approche du château, l’on se rendait compte que, en dépit de ses cicatrices, l’en­semble avait fière allure au sommet de son coteau rocheux.
Dans le passé, cette demeure fut celle du fameux baron de Drets, redoutable seigneur protestant qui avait lutté contre le pouvoir catholique en place. À l’époque d’Henri IV, le maître des lieux avait, pendant bien des années, semé la ter­reur dans toute la région. En guerre perpétuelle avec tous ses voisins, il possédait le don singulier de disparaître quand ses ennemis le talonnaient de trop près. Les paysans assuraient, en se signant, que le diable – à l’évidence son associé – lui procurait, pour ces jours‑là, une retraite impénétrable que personne n’avait découverte.
C’est pour cette raison que le château de Moncatour passait pour être hanté comme celui de Balcomie. Cette antique demeure écossaise abritait le fantôme d’un jeune homme mort de faim dans les lieux parce qu’il n’arrêtait pas de siffler !
Certaines fois à Moncatour, lorsqu’au déclin du jour l’orage s’abattait, quand la pluie et le vent menaçaient d’em­porter quelques vieux pans de murs, aux grondements du tonnerre répondaient de longues plaintes. Elles semblaient sor­tir des souterrains. Ces soirs‑là, peu de gens, à part les chenapans du village, osaient s’aventurer dans le dédale de bâtiments, de cours, de galeries, de salles et d’escaliers que formait l’imposante construction toujours debout.
Près de ce qui avait été le donjon, des arbres étaient parve­nus à ancrer leurs racines au milieu des éboulis pour la plus grande joie des gamins. Ils trouvaient là un terrain de jeu propice à l’édification de cabanes. Eugène, le vieux concierge des lieux, s’empressait de les mettre à bas dès que les enfants avaient tourné le dos. Un jour, quelques garçons qui espéraient échapper aux foudres du gardien eurent l’idée de fabri­quer une cahute de branchages et de feuillages en haut d’un des gros chênes verts. Ses branches, situées à trois mètres de hauteur, facilitèrent cette réalisation. Le projet resta secret plusieurs semaines et les enfants savourèrent leur victoire sur Eugène. Ils perdirent leurs illusions, car l’un des petits ne put tenir sa langue. La stratégie élaborée par les grands s’avérait efficace. Deux garçons de la bande étaient attachés aux pas du gardien. Ils ne le quittaient pas des yeux et dès que celui‑ci se dirigeait vers les éboulis un coup de sifflet avertissait tous les bâtisseurs en herbe qui déguerpissaient dans la forêt toute proche. Un jour, la rumeur de la fameuse construction vint jusqu’aux oreilles d’Eugène. Après de minutieuses recherches, celui‑ci finit par découvrir et détruire l’ouvrage si patiemment érigé. Pour les gamins, la colère fit place à la tristesse et ils se promirent de se venger.
Les mères, bien qu’affectées par l’abattement de leurs rejetons, se firent un devoir de protéger celui qui n’avait pas su tenir sa langue. Elles encouragèrent une nouvelle édification, car elles aimaient mieux laisser leurs petits jouer dans les décombres. Elles préféraient cet endroit aux bois et à l’étang voisins qu’elles estimaient dangereux.
Dans le village de Moncatour, la plupart des paysans ne possédaient pas une quantité de terre suffisante pour en vivre. On subsistait sans luxe inutile ni vacarme. Les pauvres étaient engagés au château comme journaliers ou domestiques. Ceux qui détenaient quelques avances étaient devenus fermiers ou métayers. Toute la vie était rythmée par le son des cloches de l’église Saint‑Antoine qui trônait au beau milieu de la place. Les affres du temps passé du seigneur de Drets s’effaçaient des mémoires. Certaines femmes faisaient leur signe de croix en passant devant la grille du châ­teau. Toutes les inquiétudes n’avaient pas disparu. À Moncatour on racontait une étrange histoire datée de Louis XV quand les armées du maréchal de Saxe faisaient trembler l’Europe…

Était‑ce ce prétexte qui amènerait des visiteurs imprévus à séjourner à Moncatour ?

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