Prologue de “La mariée disparue”

Par une belle matinée de fin de printemps de 1745, un groupe de jeunes gens de bonne famille, des officiers, que les habitants du village prirent pour des voyageurs venus parcourir le Dauphiné, s’était aventuré jusqu’au château de Moncatour. Ayant délaissé pour un temps leurs tenues militaires, ils étaient tous vêtus d’une simple chemise en coton léger, d’un pantalon de couleur sable et de leurs indispensables bottes de cheval. Tous, sauf celui qui semblait commander l’escouade qui, lui, avait gardé son uniforme.
Ils sautèrent de leurs montures et les dessellèrent. Ils n’avaient, à l’évidence, pas l’intention de repartir aussitôt. Ils mirent leurs chevaux à l’ombre, et après s’être assuré que les bêtes aient à boire une eau bien méritée, l’un des militaires s’adressa à celui qu’ils crurent être le gardien. Il tirait celui‑ci d’une nonchalance presque estivale.

Le vieil homme, assis sur une chaise sur le pas de la porte, exerçait cette fonction depuis de nom­breuses années. Veuf, il vivait seul dans une maisonnette à proximité de la grille de l’entrée principale du château. C’était lui qui passait le plus clair de son temps à pourchasser les gamins du village qui s’entêtaient à utiliser les ruines comme terrain de jeux. Lorsque l’occasion se présentait, il faisait découvrir aux rares visiteurs la demeure fortifiée, ou les parties toujours debout sur le rocher. Pour la grande joie de ceux‑ci, il aimait étayer ses expli­cations de rocambolesques histoires.

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Ce matin‑là, l’atmosphère était oppressante, annonciatrice de chaleur écrasante pour le reste de la journée. Parmi les jeunes élégants qui venaient d’arriver se trouvait le comte Joseph de Ritabens. Capitaine dans les troupes du maréchal Maurice de Saxe, celui‑ci était accompagné de Jacques, son fidèle sergent, qui officiait comme auxiliaire militaire à son service, au grand dam des jeunes lieutenants de son régiment. Jacques n’était pas officier, mais Joseph avait balayé cet état de choses d’un revers de main. Il ferait exception, c’était tout. Le comte l’avait recruté dès qu’il avait obtenu la charge de capitaine. Tout comme l’officier auquel il était atta­ché, le sergent était originaire de Saint‑Hilaire‑La‑Garde. Fils d’un des nombreux employés de ferme au service de sa famille, il avait été remarqué dès l’enfance par Joseph, en par­ticulier pendant les offices religieux à la chapelle du château. Enfant de chœur espiègle, Jacques portait bien son prénom, car il s’ingéniait à amuser la galerie et usait de tous les moyens pour attirer l’attention sur lui. Orphelin de mère, la vie n’avait pas été rose pour le petit. Son père, ni cruel ni méchant, ne s’y était peut‑être pas pris avec lui de la meilleure façon. La marquise de Ritabens avait, plus d’une fois, sermonné son valet de ferme lorsque celui‑ci corrigeait, avec la lanière qui lui servait de ceinture, son fils pour une bêtise souvent sans gravité. Physiquement, Jacques était l’opposé de Joseph. Coiffé d’une tignasse de cheveux bruns, non loin du roux, le gaillard était petit et râblé. Avec sa silhouette trapue, le garçon avait présenté, avant son adolescence, un visage d’adulte. Il était d’une force physique peu ordinaire que son père n’avait pas hésité à utiliser dès son jeune âge.
De prime abord, le garçon paraissait docile, certains le considéraient comme naïf. Plusieurs l’avaient appris à leurs dépens : au service du jeune capitaine, il veillait sur lui comme une chatte sur ses petits. Il pouvait se montrer, si le besoin s’en faisait sentir, d’une redoutable fureur. Ce qui désarmait les lieutenants du régiment qui, pour beaucoup, pensaient que l’auxiliaire militaire occu­pait une place trop entreprenante auprès du comte, c’était le débit verbal de Jacques. Celui‑ci était bègue et gare à qui osait se moquer de sa singularité. Ses difficultés d’élocu­tion avaient eu le don d’irriter au plus haut point le père de Jacques. D’une naïveté confondante, celui-ci n’avait trouvé dès le jeune âge de son fils, d’autres solutions que de le secouer comme un prunier afin, disait-il, d’aider les mots à sortir !

Joseph de Ritabens, avec ses compagnons d’armes, avait participé à la victoire de la bataille de Fontenoy. Il bénéfi­ciait de quelque temps de repos avant de rejoindre les troupes du maréchal de Saxe qui avaient commencé le siège de la ville et de la citadelle de Tournai. Dans les régiments, tous les officiers devaient être présents lors de la revue de printemps et pendant tout l’été, mais une faveur, dont Joseph avait fait profiter ses proches camarades, lui avait été octroyée en récompense de son courageux comportement pen­dant les derniers affrontements.
À cet instant, les préoccupations de Joseph étaient ailleurs. Le jeune homme s’enthousiasmait pour les arcanes historiques et leurs mystères cachés, mais aujourd’hui c’était une tout autre histoire qui l’avait amené en ce lieu. Le comte n’était pas venu à Moncatour pour une villégiature !

Joseph de Ritabens appréciait les énigmes, eh bien ! il allait être servi.

La famille de Ritabens régnait depuis fort longtemps à Saint‑Hilaire‑La‑Garde, au cœur de la Drôme provençale. À l’aube de sa trentième année, Joseph, leur fils unique, était promis à un bel avenir. Son père, le comte Maurice, admis aux honneurs de la Cour depuis la majorité de Louis XV, avait grand soin que son fils reçoive une bonne éducation. Quant à la comtesse Eysabene, elle portait une affection sans bornes à celui qu’elle chérissait, habitée par le désir de faire son bonheur.

Depuis ses premières années, Joseph s’était montré curieux de tout. Il aimait les vieilles pierres et les mystères. Peu enclin à l’action militaire, le jeune homme aurait volontiers suivi une autre voie que celle des armes, mais son père avait décidé qu’il devait être officier et servir Sa Majesté. Après une jeunesse sans histoire, Joseph avait rejoint les troupes du maréchal de Saxe. En août 1741, il fit partie de la division de cavalerie qui traversa le Rhin lors du début de la campagne de Bohême. Ses parents disposaient d’un peu de fortune et lui payèrent le brevet. Leur fils devint capitaine, ce qui eut pour effet d’avoir la charge de recruter sa troupe. C’est ainsi qu’à chaque congé qu’il obtenait, il devait lui‑même ramener deux soldats. La confiance qu’il inspirait lui permet­tait de trouver avec facilité les recrues d’infanterie, même pour vingt livres et un engagement de six ans ! En revanche, son principal lieutenant et ses sergents étaient soumis à la même obligation et rencontraient de nombreuses difficultés pour leur recrutement. En toute discrétion, Joseph leur venait en aide dans cette tâche. Par chance, le comte Maurice avait du bien et ne savait rien refuser à son fils.
Les jeunes officiers, placés sous ses ordres, admiraient leur capitaine. Apprécié par les soldats, il se faisait sou­vent remarquer par une bravoure tranquille. D’humeur égale, Joseph était, pour tous ses compagnons d’armes, un excellent camarade et d’une agréable compagnie.

Pour ne rien gâcher, Joseph était beau garçon. Il avait fière allure, de grands yeux bleu clair dont l’expression rieuse interdisait toute tristesse. Regard qui ne manquait jamais d’af­frioler les jolies damoiselles qu’il rencontrait au gré de ses nombreux déplacements dans la région. Il eut bientôt, dans chaque village où son bataillon séjournait, une petite cour d’admiratrices qui ne cherchaient qu’à se laisser séduire. Le capitaine recrutait les belles avec autant d’aisance que ses futurs soldats !
La vie du jeune officier se déroulait au gré des campagnes militaires et des séjours au sein d’une garnison où une atmo­sphère de franche camaraderie régnait.

 

 

Les vestiges du château de Moncatour étaient envahis par les ronces, et des arbustes avaient colonisé l’endroit. Il y avait longtemps que cette vieille bâtisse médiévale n’as­surait plus aucun rôle défensif. Comme un ancien soldat usé par l’âge et les batailles, les pans de murs de sa courtine semblaient surveiller la giboyeuse forêt voisine.
Depuis le Xe siècle, les habitants du village…

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