P’tit Michel ou l’œuf du coucou

P’tit Michel
ou
L’œuf du coucou

SALE BONHOMME

Dans le village, on s’en souvenait encore. Il était arrivé dans cette paisible bourgade cossue d’Indre‑et‑Loire à l’occasion des vendanges.
Même si au travers de la mémoire collective on avait du mal à l’admettre, Georges n’avait pas toujours été ce sale bonhomme méchant et désagréable. Sa mère était morte alors qu’il était enfant, et son paternel, roulier de son état, l’avait loué dès son jeune âge dans un domaine proche de son village. Très vite, le petit Georges avait appris qu’il était nécessaire de s’imposer pour éviter d’être écrasé. Malgré son manque d’instruction, dès le départ, le gamin avait su se montrer assez roublard pour donner le change. Tant que c’était à son profit, il savait très bien compter, mieux qu’en classe !
Il s’était intégré avec une grande facilité à La Rouchette, une propriété familiale tenue par un gentil couple et leur fille unique Simone. Beau parleur, il avait réussi, rapidement et, il faut le reconnaître, sans trop de difficulté, à convaincre le patron du domaine de le laisser mettre en place une petite champignonnière. Cela pourrait se faire dans l’une des nombreuses caves creusées dans le tuffeau, là même où le ménage conservait le vin et les produits frais. Georges avait assimilé toutes les techniques de la myciculture dans les exploitations des bords de Loire où il avait été placé. Le jeune homme n’avait pas son pareil pour préparer le fumier afin d’obtenir une fermentation correcte. Il n’était jamais reparti de la Touraine.
Depuis 1938, le monde entier s’inquiétait et redoutait un affrontement imminent. Juste avant le conflit qui paraissait inévitable, Georges avait aidé son patron à murer la grosse artère de la carrière et ainsi la cacher derrière un éboulement organisé. Seule restait la courte galerie des champignons qui se terminait en cul‑de‑sac par une modeste grotte. Il avait découvert lui-même le réseau des boyaux qui permettait de communiquer entre les différentes salles où ils avaient entreposé les biens de la famille.
À la mobilisation, alors que le “ maître ” était parti au front, Georges avait réussi à se faire muter sur son secteur. Il servirait dans l’intendance. De ce fait, il avait pu demeurer présent en tant que protecteur de la demoiselle et surtout de son magot. Le père envoyé en Allemagne, Georges reprit naturellement les rênes et se livra à un commerce fructueux entre collaboration et marché noir, ce qui lui épargna le Service du Travail Obligatoire.
Quand la Croix‑Rouge annonça que le père était mort sous les bombes des libérateurs, Georges ne tarda guère à demander à la mère la main de Simone et entrer officiellement dans la grande maison. À cette époque il était encore aimable, même si sa réussite l’avait rendu cassant. Cependant, aux yeux de sa future belle‑mère, il était le sauveur. Sa fille, quant à elle, ne le voyait pas du même œil. D’un naturel méfiant, elle avait tenu à ce que soit établi un contrat de mariage qui stipulait que les biens de la famille lui demeuraient acquis et iraient à sa descendance.
Georges ne disposerait que de ses propres gains sans pouvoir vendre ni les bâtiments ni les terres. Si elle venait à disparaître avant d’avoir fini d’élever ses enfants, il serait procédé à une mise sous tutelle de son patrimoine. C’était d’un usage courant dans les cas de mésalliance. Vu l’empressement dont il avait fait preuve lors de la signature, Simone était consciente qu’il n’avait pas bien compris ce à quoi il s’engageait.

MAUVAISE INFLUENCE

Le chagrin eut vite raison de la santé de la mère et, au regard de tous, Georges resta seul maître à bord. Son passage dans l’intendance de l’armée lui avait permis de savoir qui produisait quoi et auprès de qui il fallait s’approvisionner. Le conflit terminé, il dégagea les galeries murées et construisit à l’entrée, sur le devant, une boutique où sa femme pourrait assurer le commerce des produits frais qu’il se procurerait tous les jours dans les fermes des alentours. Lait, beurre de baratte, œufs, fromages de chèvre, volailles, lapins et, bien sûr, les champignons qu’il continuerait de récolter.
Afin de se faire aider dans ses différentes tâches, Georges avait engagé un compagnon de débauche, qu’il avait rencontré au bistrot. Ce dernier était un homme sans attaches et lui avait bien dit qu’il ne resterait qu’une saison.
« Juste pour rendre service le temps que tu te trouves quelqu’un de confiance », avait‑il précisé.
Ernest, surnommé “ Le Corse ”, avait expliqué à Georges l’origine de ce surnom.
— C’est pas que je sois né là‑bas, mais j’ai, placée là où seules mes petites amies peuvent la voir, une tache de naissance qui a la forme de cette île. Mon père avait la même, c’est une marque de fabrique.
Comme la champignonnière n’occupait pas tout son temps, Ernest avait réalisé des claies pour l’affinage des fromages de chèvre. En outre, il se chargeait de tirer le vin et de seconder Simone.
Georges, quant à lui, restait le moins possible à la boutique. Il n’ignorait pas que les gens du village ne l’appréciaient guère. L’étiquette de « collabo » collée à son front était mauvaise pour le commerce. D’autant que cette absence lui permettait d’être loin de sa femme qu’il n’avait jamais vraiment aimée et n’avait épousée que par intérêt. Celle‑ci, d’une instruction supérieure, savait, rien qu’en le toisant, le remettre à sa place. Georges supportait difficilement le mépris de Simone. Il se rendait compte qu’il n’avait aucune prise sur elle. Au départ, il avait pris plaisir à lui faire l’amour, à la soumettre, comme il disait. Cependant elle restait comme une bûche et il s’était vite détourné d’elle. Il lui préférait les filles de ferme qu’il pouvait culbuter dans le foin quand une brusque et furieuse envie le saisissait.
Le couple faisait chambre à part. Georges en parlait à qui voulait bien l’écouter, comme d’un raffinement de bourgeois. Bien sûr, il omettait de mentionner qu’ainsi il ne voyait Simone que les rares fois où, plus saoul que d’habitude, il la possédait de force, ce dont ensuite il avait du mal à se souvenir. Et c’était tant mieux !
Dans l’une des métairies éloignées où il allait s’approvisionner en crème et en beurre, il avait séduit la jeune orpheline Clémence, qui faisait tourner la baratte. Fille alerte, délurée, pas farouche, la petite n’avait pas la langue dans sa poche. Le seul moyen qu’elle avait trouvé pour forcer l’Assistance Publique à la changer de “ crèmerie ”, comme elle disait, était de fuguer dès que la patronne s’en prenait à elle sous prétexte que son homme la serrait de trop près. Et cela se produirait tôt ou tard, car Clémence, depuis ses quatorze ans, n’avait jamais su répondre non à un bougre.
Il lui arrivait parfois de se rendre dans le bourg afin d’effectuer les courses avec la jeune fermière. Elle connaissait bien la boutique de Simone, tout comme la mauvaise réputation de Georges. Toutefois, Clémence avait son idée en tête. Un mois plus tard, elle serait émancipée, c’était son dernier placement. Elle voulait que Georges la choisisse pour succéder au “ Corse ” qui parlait, de plus en plus souvent, de reprendre la route.
D’ailleurs, pour le bien de tous, il valait mieux que l’homme reparte, car, dans le coin, il ne s’était pas fait que des amis. Georges avait suffisamment de finesse pour ne pas “ chasser ” chez les bourges. Par contre, son copain Ernest, non. Il en avait même fait son jeu favori et il était considéré comme un grand séducteur. Les maris trompés commençaient à le prendre à partie.
Simone aurait bien engagé le “ Corse ” comme régisseur. Il en avait les qualités, seulement, la seule fois où elle avait essayé d’aborder le sujet avec Georges, celui‑ci en avait rejeté d’emblée l’idée : deux hommes à la maison c’était un de trop, il voulait une femme.
C’est ainsi que Clémence, contre la volonté de Simone, avait assuré la relève du “ Corse ”. Les fromages n’avaient pas de secrets pour elle, quant aux champignons, Georges lui apprit comment opérer en l’initiant à la cueillette.
Simone qui avait toujours été robuste se mit à avoir des malaises. Elle entreprit de former la nouvelle venue pour entretenir la demeure, en revanche la boutique lui fut interdite. Elle fit comprendre à Georges que la vulgarité et le patois de Clémence ne conviendraient pas à la clientèle. Dans ces conditions, il valait encore mieux que ce soit lui qui la remplace au service dans le magasin. Georges n’aimait pas se laisser donner des ordres, ni par sa femme ni par quelqu’un d’autre. En revanche, il devait concéder à Simone qu’elle possédait un sens inné du commerce ; alors pour une fois, il céda.
Au bout de quelques mois, il dut se rendre à l’évidence, son épouse était enceinte ! Il ne se souvenait même plus quand il l’avait forcée pour la dernière fois. Ce dont il était certain, c’est que c’était avant l’arrivée de Clémence. Depuis, il n’en avait plus besoin.

FATALITÉ

Après que sa grossesse fut connue et reconnue de tous, les malaises cessèrent comme par miracle et elle tint sans défaillance la boutique. La date de l’accouchement restait plutôt vague. Comme il était prévu que cela se passerait à la maison, elle attendait avec insouciance son heure et poursuivait sans faiblir ni se plaindre ses nombreuses obligations.
Les premières douleurs la prirent un matin alors que Georges venait tout juste de partir pour sa tournée habituelle. Elle savait qu’il ne reviendrait qu’à la nuit tombée. Elle se contenta de prier Clémence de lui apporter une chaise. Elle serait ainsi plus à l’aise dans l’attente de la clientèle. La sage‑femme lui rendit visite dans l’après‑midi. Les contractions étaient encore très espacées et elle tint à la prévenir :
— Pour un premier, cela peut être long. Ton col n’est toujours pas ouvert.
Connaissant Simone, l’accoucheuse ne manqua pas de préciser :
— Tu peux effectuer ta besogne, mais à condition de ne pas faire trop d’efforts.
Elle savait bien que cette recommandation ne serait pas suivie d’effet.
Lorsque Georges rentra, ce fut Clémence qui lui annonça que le travail avait commencé. Loin de s’en inquiéter, il soupa et ressortit pour une partie de coinchée dans l’arrière‑salle, chez Nenesse. Il y avait ses habitudes et venait régulièrement taper le carton en jouant quelques sous et en buvant sec.
Quand au petit matin il émergea de son lourd sommeil d’ivrogne, la maison était en effervescence. La sage‑femme avait réquisitionné Clémence et personne n’était présent pour lui préparer son petit déjeuner. Bougonnant, Georges prit prétexte d’un rendez‑vous urgent avec un nouveau client pour s’éclipser. Pour lui, accoucher était le devoir de la femme. Pas de quoi en faire un plat.
« Ce n’était qu’un mauvais moment à passer ! » se plaisait‑il à répéter.
Soucieux toutefois des produits qui risquaient de se perdre s’il n’ouvrait pas la boutique, il revint malgré tout de bonne heure. Il comprit tout de suite que l’enfant n’était toujours pas né. Il entendait les plaintes de Simone. L’accoucheuse le prévint que l’affaire s’annonçait plutôt mal :
— Votre femme souffre beaucoup et est épuisée…
— Fais ton boulot, on va tout’même pas appeler le toubib en plus ! l’interrompit Georges.
Devant sa stupide réaction, elle insista :
— Alors il va falloir envisager de la conduire à l’hôpital.
Georges se mit en colère, l’accusant de ne pas connaître son métier. Il la renvoya auprès de la parturiente pour qu’elle lui montre enfin son savoir. Au passage, il ne put s’empêcher de rajouter quelques‑uns de ses jurons favoris.
Au soir, les cris de Simone s’étaient mués en gémissements, il n’était plus question de l’emmener au centre hospitalier de Tours, bien trop éloigné. La sage‑femme prit Georges à part et sans ménagement déversa sur lui toute la fureur contenue depuis de nombreuses heures. Georges ne put que se résigner alors à faire mander d’urgence le docteur. Rapidement sur place, ce dernier ne put sauver que le bébé. Malheureusement, Simone ne lui survécut pas.
Le petit fut prénommé Michel en mémoire de son grand‑père maternel. Lorsque Clémence décida de le présenter à son père, tout nu pour qu’il constate que c’était un garçon, celui‑ci eut un brusque recul de dégoût, refusa de contempler le bambin.
— J’veux plus entendre parler de ce gamin, décréta‑t‑il ! Compris !

TESTAMENT

Le lendemain, les femmes proches se relayèrent pour veiller la défunte. Toutes parlaient à voix basse. Au cours de la matinée, les visiteurs défilèrent en silence dans la petite chambre. Pas un regard pour Georges, assis sur une chaise dans un coin de la pièce. Aux yeux de tous il était responsable. Nul geste de soutien ni signe de réconfort de la part des nombreux amis de la disparue.
Un jet d’eau bénite avec un rameau de buis, puis un signe de croix et tous s’en allaient sans dire un mot.
Le surlendemain, l’enterrement de Simone, auquel, à de très rares exceptions, tous les adultes valides du village participèrent, se déroula dans un profond recueillement. Georges était seul au premier rang de l’église. Personne n’avait voulu prendre place à ses côtés. Aucun des présents n’éprouvait de compassion à son égard. Le seul sur lequel on s’apitoyait était le petit Michel.
Au lendemain des obsèques de Simone, à l’ouverture du testament chez le notaire, Georges réalisa enfin la portée de son contrat de mariage. Elle l’avait bien berné. Le tabellion lui expliqua :
— Les biens sont surtout constitués de terres louées aux paysans. Les paiements en nature tels que le vin seront transformés en loyers directement réglés à mon étude. Vous n’en aurez pas l’usufruit, mais bénéficierez de la jouissance de l’habitation ainsi que de la carrière…
Georges ne s’était jamais soucié de l’entretien du foyer. Il toucha du doigt la réalité : c’était Simone qui se chargeait de toute la gestion et en plus, elle appointait Clémence. Ça, il l’ignorait ! Quelle ironie, sa femme versait de l’argent à sa maîtresse ! Cela ne lui avait jamais effleuré l’esprit.
— Désormais vous percevrez chaque trimestre une somme, déterminée par moi, pour les travaux de maintenance du domaine, avait repris le notaire imperturbable. Vous assurerez également la subsistance de l’enfant. La nourrice que vous embaucherez, poursuivit‑il, continuera d’être payée par mes soins. Si vous deviez faillir à votre devoir de père ou vous remarier, il vous faudrait quitter la maison et régler un loyer pour l’exploitation de la carrière et de la boutique.
Il précisa enfin que, pour sa scolarité, il était prévu que Michel entrerait en pension dès la fin de l’école primaire. Ainsi il pourrait, dans la mesure du possible, envisager des études supérieures. Georges fut averti qu’à périodes régulières les services sociaux lui rendraient visite afin de vérifier qu’il s’acquittait correctement de ses obligations.
— De plus, vous devrez faire baptiser le petit. Les parrain et marraine désignés par Simone sont des cousins qui vivent près de Blois. Ils viendront une fois l’an pour contrôler les comptes et s’assurer de la santé de l’enfant. Ce sont eux également qui se chargeront de l’inscrire dans un internat lorsqu’il sera temps.
Le notaire fit silence.
— C’est tout ! demanda Georges avec une perceptible amertume.
— Non, il reste un codicille à n’ouvrir que si vous‑même disparaissiez avant que le petit Michel soit adulte ou émancipable.
Même si tout n’était pas clair dans son esprit, Georges comprit que la seule chose qu’il conservait, c’était une reconnaissance comme père de l’enfant. Un beau pied de nez d’outre‑tombe !
Clémence, l’orpheline, fut instituée nourrice sèche. Cependant, comme elle‑même n’avait pas connu l’amour d’une mère, elle éleva Michel sans tendresse. Toutefois elle fit tout son possible pour qu’il ne manque de rien. Néanmoins, le petit ne reçut ni caresse ni encouragement. Il apprit très vite à ne pas se trouver dans les jambes des grandes personnes qui le rabrouaient. Il n’était pas battu, simplement ignoré, délaissé. S’il voulait la paix, il devait se faire oublier. Dans le village, beaucoup s’en offusquaient, mais n’osaient parler. Les rares fois où Georges causait de son fils, c’était pour ironiser :
— Vous avez vu la goule qu’il a, « i » ressemble à rin !
Personne ne prenait le bambin dans les bras. Seule, Victorine, une vieille voisine, semblait avoir un peu d’attirance pour l’enfant. Outrée du comportement de son père, elle ne se gênait pas pour lui dire :
— T’as pas honte, Georges, t’es plus attaché à ton chien qu’à lui. Qu’est‑ce qu’tu lui r’proches ?
À l’école, Michel était devenu un brillant élève, studieux et sage. L’instituteur, quant à lui, témoignait de l’affection pour le gamin. Il aurait bien voulu rencontrer Georges afin de l’informer des bons résultats scolaires du garçon. Or, il se heurtait à un refus systématique.
Victorine ne se contenait plus lorsqu’elle apercevait Georges. Elle s’emportait et se montrait parfois grossière :
— T’es vraiment trop con, tu l’paieras un jour ! hurlait‑elle à son adresse.

DRAME

Michel était de constitution robuste, jamais malade, il allait maintenant sur ses neuf ans. Clémence le menait à date fixe chez le docteur pour les visites de contrôle obligatoires ainsi que les vaccins. À l’école, le garçonnet était un enfant sage, pas triste, simplement il ne prenait pas part aux ébats des gamins de son âge dans la cour de l’école. Pour autant, il ne semblait pas bouder, mais s’isolait dans ses pensées.
L’instituteur le retrouvait souvent assis par terre, la tête posée sur ses bras enserrant ses genoux. Un beau matin, il s’était approché de lui afin de lui demander ce qu’il faisait.
— Je me raconte des histoires que je ne connais pas, se justifia Michel, laissant le brave homme quelque peu interloqué.
Ni Georges, et encore moins Clémence, ne trouveront le temps de lui lire des contes, des odyssées ou autres nouvelles ; qu’importe, son imagination lui suffisait.
Depuis la naissance du gamin, le commerce avait périclité. Simone avait su maintenir une hygiène rigoureuse dans la boutique, mais Georges n’y entendait rien et Clémence laissée à elle-même ne s’en souciait guère. Elle avait déjà fort à faire entre le gosse, le petit potager et les quelques bêtes qu’elle avait introduites afin d’améliorer l’ordinaire. Désormais, les clients les plus raffinés s’approvisionnaient dans un autre magasin.
Seuls les champignons continuaient de bien se vendre ainsi que les fromages affinés. Georges aussi avait de l’ouvrage, il devait entretenir le domaine, tonte, élagages, réparations diverses qu’il préférait effectuer lui-même plutôt que payer quelqu’un pour accomplir ces tâches. En fait, sa femme avait fait de lui un domestique au même titre que Clémence. Il avait beau enrager, il ne voyait pas de solutions pour changer les choses. Il cherchait de plus en plus souvent la réponse au fond de son verre. Lorsqu’il tirait du vin, c’était pour lui. Un unique fût était encore en service, le vin ne rentrait plus tous les ans comme par miracle, il devait l’acheter. Comment ne s’en était‑il pas aperçu avant ? s’interrogeait‑il. Il avait toujours connu les tonneaux pleins, il ne s’était jamais demandé comment ils se remplissaient. La livraison s’accomplissait lorsqu’il était par monts et par vaux. D’après les informations qu’il avait pu recouper, c’était un bien propre de la mère de Simone et les femmes avaient toujours traité directement avec le viticulteur.
Depuis quelque temps, à des ennuis de santé s’était ajoutée la rareté de la clientèle. Les affaires allaient de mal en pis. Georges redoutait le moment où il lui faudrait fermer la boutique. Son attitude envers son fils y était pour beaucoup. Pas un habitant du village ne trouvait la moindre excuse à son comportement.
Le médecin, enfin consulté, constatant de l’anémie, ordonna du fer, de la viande rouge et du potage gras.
Or, Georges avait horreur de cette “ croustance ”, comme il disait.
— Tout juste bonne pour les cochons, et en plus “ grasse ”.
Il refusa de suivre la prescription de l’homme de science.
— La bidoche est ben trop chère et pis, j’aime pas la soupe ! avait‑il bougonné à Clémence.
Il s’ensuivit qu’au repas du soir, tandis que Michel était parti effectuer ses devoirs à l’écart après un rapide souper, Clémence avait apporté la soupière avec un aplomb qui n’était pas dans Beuglases habitudes. Elle l’avait découverte brusquement.
— Voilà un brouet comme je ne t’en ai pas encore fait, avait‑elle déclaré en plongeant la louche au milieu ! Il faudra ben que t’en manges, cette fois, y‑a rin d’autre !
Georges, affaibli, comprit que, pour une fois, cela risquait de mal tourner, aussi n’avait‑il pas répliqué. Clémence avait pris, avec une autorité inhabituelle, son assiette et l’avait remplie à ras bord.
— Qu’est‑ce que t’en dis ?
— Rin !
Clémence avait alors reculé de deux pas, croisé les bras et avait attendu. Georges n’avait pu s’empêcher d’émettre un « pouah » de dégoût.
— T’as intérêt de l’avaler, sinon c’est moi qui t’la fourre dans la goule ! gronda Clémence d’une voix anormalement élevée.
Dans son coin, silencieux, Michel assistait, non sans un certain plaisir, à la scène. Pour une fois que son père ne la ramenait pas, c’était qu’il devait vraiment être souffrant. Par malheur pour le garçonnet, entre deux cuillerées, Georges entraperçut le sourire narquois de son fils.
— Dehors ! Dehors… fumier ! hurla‑t‑il en repoussant brusquement son assiette.
D’un bond il se leva, attrapa l’enfant par le dos et lui fit traverser la pièce avant d’ouvrir la porte d’entrée et le projeter hors de l’habitation.
Michel devrait dormir chez Victorine, ce n’était pas la première fois.
— Toi, t’as rin à dire ! beugla‑t‑il à l’adresse de Clémence en rentrant dans la cuisine.
— Tu crois que j’vas m’taire, qu’tu m’fais peur ! Rugit‑elle. Tu veux que j’te dise pourquoi t’es si méchant avec Michel ?
— Tais‑toi, nom de Dieu.
— C’est que l’ptit, il est point d’toi ! Tout le monde l’sait dans l’pays… Demande à l’épicier, au boucher, au boulanger…
— Tais‑toi charogne, tu sais pas c’qu’tu dis.
Clémence, qui bafouillait de colère, se tut puis le regarda.
Immobile, blafard, Georges était méconnaissable. Après quelques secondes, il ânonna d’une voix terne, tremblante, à peine audible.
— Vous l’saviez… Tout le monde l’savait ?
Elle reprit alors d’une voix apaisée.
— J’te dis c’que je sais, comme tout le village…
Brusquement, telle une bête furieuse, il fonça sur elle, cherchant à lui saisir le cou avec ses deux mains. Or, elle était solide, et encore jeune, leste aussi. Elle lui échappa et, courant derrière un meuble, redevenue soudain déchaînée, Clémence vociférait :
— Regarde‑le, mais regarde‑le donc ben, imbécile que t’es ; si ce n’est pas tout l’portrait de ton copain “ Le Corse ” qu’tu ram’nais chez toi. Pas b’soin de voir sa tache de naissance. T’avais pas r’marqué et pis… tout l’monde savait que t’étais impuissant ! T’as trempé ton pain dans tous les pots, mais t’as jamais produit. Mon pauv’Georges, t’es devenu la risée de tout l’pays, et tu n’t’en rends pas compte !
Elle se précipita vers la porte, l’ouvrit, et disparut. Georges, anéanti, se rassit face à son assiette de soupe.
Au bout d’une heure, Clémence revint, tout doucement, et constata que Georges était sorti. Elle alla chercher Michel chez la voisine et en silence le coucha. Elle rejoignit la cuisine, débarrassa la table, remit tout en ordre, éteignit, puis s’en alla retrouver le garçonnet dans la chambre.
Elle était fort tourmentée. Une fois Michel assoupi, elle s’installa près de l’entrée. Assise sur une chaise, elle s’endormit jusqu’au petit jour. À son réveil, elle fit le ménage, comme chaque matin, et, vers huit heures, prépara le petit déjeuner de Georges. Elle attendit, anxieuse, guettant le moindre bruit. Michel était parti à l’avance pour l’école.
Neuf heures, puis dix heures passèrent. Clémence, de plus en plus inquiète, gagna la cour.
Le chien à l’attache n’arrêtait pas de hurler, elle le détacha et le regarda filer comme une flèche en direction de la carrière. Elle pensa que Georges s’était rendu directement à la boutique en rentrant du bistrot et, pour faire la paix, elle concocta un pot de café fumant, mais en approchant de l’échoppe, elle lâcha tout…
Georges était là, par terre, une jambe bizarrement repliée sous lui, les yeux déjà vitreux, grands ouverts sur le néant. Il avait réalisé le grand saut du haut de la falaise.
Dans sa main, il tenait un mot.
— J’en peux plus, j’m’en vas. Clémence, j’te confie le bâtard.

LE CODICILLE

Dans le village, peu de gens pleurèrent Georges. Toutes les pensées allaient d’abord au petit Michel qui n’en menait pas large, car désormais, il était orphelin. Ses grands‑parents maternels n’étaient plus de ce monde. Sa grand‑mère était morte de chagrin peu après la disparition tragique du grand‑père, victime des bombes des libérateurs. Quant à ses ascendants paternels, il ne les avait jamais connus. Définitivement esseulé, guère d’autres solutions ne s’offraient à lui que de devenir pensionnaire.
Cette perspective, ainsi que la crainte de quitter son environnement, le tenaillait. Michel était au courant, comme tout le bourg, de ce que Clémence avait crié à Georges. Les enfants entre eux n’avaient pas de pudeur et, à l’école, le garçonnet avait été, en peu de temps, surnommé « l’œuf du coucou ». Seule, Victorine lui parlait de sa maman et de son père, seulement, pour lui cela restait comme toutes les histoires qu’il avait en tête, entre chimères et contes de fées. Quand il essayait de se défendre auprès des autres garnements, il ne pouvait qu’affabuler puisqu’il ne savait pas et il se faisait vite traiter de menteur. Puis à l’apprentissage de la lecture et la découverte des illustres écrivains, l’instituteur l’encouragea à lire, car assez curieusement, il ne se montrait pas un lecteur assidu. Il avait bien commencé quelques fictions prêtées par Victorine, mais son imagination l’emportait vers une fin qui n’avait rien à voir avec celle imaginée par l’auteur ; la sienne lui paraissait bien meilleure.
Pourtant, l’écriture… ! Avec les rédactions, puis les compositions françaises, une immense fierté le gagnait lorsque le maître le complimentait et partageait son texte à haute voix avec toute la classe. Malgré tout, les thèmes étaient imposés et bridaient son inspiration. Il rêvait d’écrire à sa guise pour lui et pour les autres.
Cependant, sa seule certitude était que Georges n’était pas son père ni Clémence sa mère. Sans nul doute, un placement serait nécessaire. Mais où ? Même si elle ne s’était jamais comportée comme une “ mère poule ”, Clémence demeurait néanmoins l’unique personne dans le couple qui lui avait témoigné quelques marques d’affection, et l’idée de ne plus la revoir l’effrayait.
Quant à sa marraine, femme sèche et stricte, elle ne savait que tout critiquer lorsqu’elle venait lui rendre visite. Même les excellentes notes n’étaient pas suffisantes ! Ses principes sur la bonne éducation faisaient frémir Michel et il appréhendait de devoir passer ses vacances chez elle, si tant est qu’elle se soit montrée prête à l’accueillir.
Cela n’advint pas, car peu de temps après, le notaire, au cours d’une entrevue en présence du parrain et de la marraine de Michel, fit part d’un codicille, prévu par Simone, qui allait tout changer.
« À n’ouvrir qu’en cas de disparition de mon époux » était mentionné sur l’enveloppe.
— Voilà, avait dit le notaire, je vous fais grâce des formules légales et vous résume… Simone remercie ses cousin et cousine et leur demande comme un dernier service d’effectuer la recherche du Sieur Ernest Pinon surnommé “ Le Corse ”. Je possède une missive à lui remettre, précisa le tabellion en désignant une lettre dans le dossier.
Pour les auditeurs, la surprise fut grande. Ils peinèrent à dissimuler leur inquiétude survenue depuis l’annonce de ce message testamentaire inattendu.
— En outre, continua‑t‑il, une proposition d’embauche en qualité de régisseur du domaine de La Rouchette devra lui être faite. Si le sieur Pinon accepte, il devra, comme Georges l’avait fait, entretenir la maison et les terres.
La marraine ne put s’empêcher de laisser échapper un soupir d’exaspération, vite réprimé de crainte que le notaire n’en fût témoin. Ce dernier, imperturbable, poursuivit :
— Nous aviserons ensemble des moyens à mettre en place afin de faire fructifier le domaine ainsi que le commerce, s’il existe toujours.
L’officier public avait continué sa lecture.
— Il devra être pris toutes dispositions pour que le petit héritier, fille ou garçon, puisse venir passer tous ses congés à La Rouchette, afin qu’il puisse, à l’âge adulte, jouir de son bien sans qu’il ait eu à subir de dégradations… En ce qui vous concerne, précisa l’homme de loi en s’adressant aux parrain et marraine, vous devrez garder un œil sur les comptes afin de vous assurer que le bénéficiaire ne soit pas spolié, et ce, jusqu’à sa majorité ou son émancipation… Pour ma part, je devrai, ou l’un de mes clercs s’en chargera, l’instruire dans la gestion du patrimoine et ceci durant les vacances, souligna encore le notaire.
Après une pause, il apporta une ultime précision :
— En attendant, le juge des enfants a statué. Pour ne pas perturber Michel davantage, et comme celui‑ci en avait exprimé la demande, il sera laissé à sa nourrice Clémence pour la fin de l’année scolaire avant d’intégrer la pension à la rentrée.

ERNEST

Le privé engagé ne rencontra pas de difficulté pour retrouver Ernest qui, d’ailleurs, n’était plus surnommé “ Le Corse ”. Fort des connaissances acquises en myciculture, il avait trouvé un emploi à proximité de Montrichard et s’y était fixé. Finie la réputation de séducteur. Ernest était désormais un « chef », il vivait seul et avait bon renom. Son désir, qu’il gardait pour lui, restait de pouvoir revenir dans cette petite carrière où il avait appris à mettre en pratique les nouvelles techniques de la culture des champignons sur compost, et tenir une belle exploitation en devenant son propre patron. Cependant, cela appartenait au monde des rêves…
Dès qu’il fut au fait des événements qui s’étaient déroulés à La Rouchette, il prit un congé pour répondre à la convocation du notaire qui lui proposa, en conformité avec le codicille, d’assurer la fonction de régisseur du domaine. Il lui remit la lettre qui lui était destinée en spécifiant qu’il devait lui rendre réponse au plus tôt.
Ernest retourna à l’auberge où il louait une chambre, pour prendre connaissance, en toute tranquillité, de la fameuse missive. Il la lut et la relut :

Mon doux ami,

Si tu lis ce courrier, c’est que Georges et moi nous ne sommes plus là.
Ne sois pas triste et dis‑toi que vivre sans toi aura été pour moi une punition bien dure. Je me suis rendue à tes vues avec un grand désespoir et je regrette encore de t’avoir cédé.
Tu craignais pour ma vie, affirmais-tu, mais lorsque tu l’as empêché de me frapper c’était l’unique fois où il a levé la main sur moi. Ce soir-là, il était saoul et je me refusais à lui. C’était d’ailleurs resté très confus dans sa tête. Jamais il n’a reparlé de cette soirée. Toi‑même tu me l’as confirmé.
Je ne pense pas qu’il ait jamais soupçonné notre liaison. Le « jupon » du bourg que tu avais connu avant notre rencontre avait confié quelques détails croustillants à ses copines sous le sceau du secret. Cela avait suffi à alimenter la rumeur et à te faire passer pour un don Juan. Être ta maîtresse était à la mode, même si c’était faux. Chaque femme oisive rêvait de t’enlever à sa meilleure amie et tu éprouvais un malin plaisir à en rajouter. Comme Georges était friand de tes histoires, il ne les mettait pas en doute. Nous en avons bien ri tous les deux.
La seule occasion où j’ai failli éveiller sa suspicion, c’était lorsque je lui ai proposé de te prendre comme régisseur. J’aurais tellement voulu !
Toi, tu avais compris que ce qu’il désirait avant tout, c’était avoir une épouse qui ne lui résisterait pas. Tu as préféré laisser la place, car tu ne pouvais supporter qu’il me frappe. Tu assurais que tu finirais par le tuer s’il recommençait. Je redoutais de faire de toi un assassin. Voilà pourquoi j’ai cédé !
Ce que nous ignorions lorsque tu as tourné les talons ? c’est que notre amour avait donné un fruit.
Depuis le jour où tu avais bousculé Georges, il ne m’avait plus touchée et, comme tu l’avais prévu, lorsqu’ensuite Clémence est arrivée, il ne m’a jamais plus cherchée. Et tu étais parti !
Mon mari ne devait pas se souvenir de la dernière fois où il m’avait forcée, car lorsqu’il a appris que j’étais enceinte, il ne m’a fait aucune réflexion. Il faut dire que cela faisait taire les rumeurs d’impuissance qui couraient à son encontre et que cela le grandissait à ses propres yeux.
Mais moi, je savais.
Au début, j’étais très inquiète puis, quand j’ai vu qu’il colportait la nouvelle comme s’il s’agissait d’un exploit, ma peur s’est calmée. Mais que ferait-il au moment où le bébé serait là, s’il était évident qu’il n’était pas de lui, qu’il te ressemblait trop ?
J’ai donc consulté notre notaire, celui qui avait déjà fait notre contrat de mariage, et j’ai fait un testament reprenant les termes de cet engagement en étendant les garanties à notre petit, ou à notre petite… Tout a été mis en place pour que Georges ne puisse pas le spolier. S’il devait m’arriver quelque chose, tout reviendrait à l’enfant. De par notre union, Georges ne pourrait que l’élever ou disparaître. S’il venait à s’en aller, il a été prévu dans un codicille scellé où se trouvait cette lettre que l’on devra te rechercher, uniquement dans le cas où l’enfant se retrouverait seul et sans protection avant sa majorité.
Je me réserve bien évidemment le droit de le faire moi-même le cas échéant.
C’est ainsi que j’ai demandé qu’il te soit proposé de devenir le régisseur du domaine.
Tu es parti en me promettant de m’aimer toute ta vie, mais je savais que le temps effacerait bien des choses. Donc, si tu es marié et si tu as des enfants, tu pourras revenir avec eux. Cependant, tu peux refuser. Je te fais confiance pour décider si tu dois ou non le dire, mais il me semble honnête que toi au moins, tu sois au courant.
Dans tous les cas, l’enfant sera pensionnaire afin de lui garantir une bonne instruction. Si c’est une fille, elle aura tout le loisir de choisir son mari pour ne pas subir un mariage forcé. Si c’est un garçon, j’espère qu’il comprendra son intérêt à être le plus instruit possible puisque je lui en donne la possibilité.
Quelles que soient les circonstances, je suis convaincue de ta droiture et de notre amour pour te dicter le comportement à adopter. Ne regarde pas en arrière, aide simplement notre fils, ou notre fille, à bien grandir.
Je clos cette lettre pleine de passion et d’espoir.

Simone.

Ernest était tout retourné, les larmes lui coulaient des yeux. C’était vrai qu’il avait juré de l’aimer toujours et ce n’était pas une promesse en l’air. Il n’avait cessé de penser à elle. Une fois, il était revenu, il y a longtemps déjà, fureter dans les environs dans l’espoir de la voir. Il avait alors appris qu’elle s’était éteinte en couches, et était reparti la mort dans l’âme sans, bien évidemment, être informé que l’enfant qui avait survécu était de lui. Pourquoi n’avait‑il pas montré davantage de curiosité ? Il s’en voulait, mais au fond, qu’aurait‑il pu faire ?
Comment pourrait‑il annoncer la chose à Michel ? Le problème se posait à lui maintenant.
SON FILS, rien qu’à ces mots, son cœur s’emballait. Devait‑il lui signifier ? Si la réponse était non, serait-il capable de vivre près de lui sans qu’il se doute de quelque chose ? Il lui semblait que son cerveau n’arrivait plus à raisonner. Il y avait autant de joie que de peine, mais surtout que d’interrogations…
Il relut une dernière fois la lettre. Pourquoi elle, qui avait si bien tout prévu, ne lui disait‑elle pas comment agir ?
Simone lui avait accordé sa confiance, il devait s’en montrer digne. Il avait acquis la certitude qu’il ne pouvait refuser la proposition de devenir régisseur. Maintenant, il avait pris connaissance de sa paternité, il savait qu’il serait incapable de demeurer loin de son fils.
Sa décision prise, il reprit rendez‑vous à l’étude pour en faire part au notaire. Le jour venu, il en profita pour demander quand il lui serait possible de rencontrer Michel. Il lui fut précisé que, pour les actes officiels, il fallait prévoir un mois. Devant la mine déconfite d’Ernest, l’homme de loi rappela l’arrêté du juge. Michel se trouvait avec Clémence au domaine de La Rouchette et Ernest pouvait s’y présenter sans crainte.
Ce délai apparaissait aussi nécessaire à Ernest pour mettre en ordre ses propres affaires. Il voulait repartir au plus vite pour revenir libre. Toutefois, il ne pouvait se résoudre à s’en aller sans avoir au moins aperçu Michel.
D’un coup, il se souvint de leur voisine Victorine avec laquelle il avait entretenu de bons rapports et quelques connivences. Si elle se trouvait toujours en vie, elle saurait lui prodiguer de judicieux et précieux conseils…

VICTORINE

Victorine était en train de jardiner quand il se présenta à la grille. Elle se tenait le dos voûté par l’âge, toujours aussi bien coiffée, le visage avenant. Elle l’accueillit avec gentillesse, l’invitant à rentrer se désaltérer.
Une fois installé, un verre de citronnade en main, elle lui avait déclaré : « Je ne suis pas vraiment étonnée de vous voir, car votre présence est déjà connue de tout le bourg. Par contre, je suis contente que votre première visite soit pour moi. »
Après les échanges d’usage, et le voyant tourner autour du pot, finaude, elle lui demanda comment elle pouvait l’aider. Afin qu’il se sente à l’aise, elle lui apprit que tout le monde était au fait : Michel lui ressemblait tellement que nul doute n’était possible quant à sa paternité.
— J’ai accepté le poste de régisseur de La Rouchette, qui m’a été proposé, l’informa‑t‑il. Pour les ragots du village, je trouverai toujours le moyen de m’en débrouiller ; l’eau est passée sous les ponts depuis mon départ et, lorsqu’il le faudra, je remettrai les choses au clair. Toutefois, ce qui me gêne, me trouble et m’embarrasse, est l’attitude à adopter vis-à-vis de Michel. Dois‑je lui dire ?
Victorine se mit alors à rire franchement. Elle lui raconta comment l’enfant avait pris l’habitude de venir se réfugier chez elle quand Georges s’énervait trop après lui. Ils avaient ensemble de grandes conversations et lorsque ses camarades avaient commencé à taquiner Michel en le surnommant « l’œuf du coucou », c’était vers elle qu’il s’était tourné pour lui demander des explications.
— Comme à ce moment-là, tous étaient au courant de ce fameux testament, j’ai tiré de l’oubli l’amour de sa mère pour lui, et qu’elle avait tenu à le protéger. Une si bonne personne ne pouvait pas avoir partagé son cœur avec un homme peu digne de confiance. Je lui ai expliqué les circonstances bien particulières de son union avec Georges et comment à l’époque, les filles avaient peu à répliquer si les parents décidaient de les donner en mariage.
Après un bref silence, Victorine reprit :
— J’imagine que Michel, au fond de lui‑même, a été soulagé d’apprendre que son géniteur n’était pas le méchant bonhomme qu’il croyait être son père. Il m’avait dit que, dès qu’il en aurait le droit, il ferait le nécessaire pour vous retrouver. D’ailleurs, c’est bientôt l’heure de sortie des écoles et, comme à son habitude, il va venir me rendre visite et prendre son goûter avec moi. Restez, vous le verrez !
Ernest se trouvait au pied du mur ! Il ne se sentait pas préparé, mais le serait‑il jamais ? Fébrile, il ne savait que faire de lui. Il demanda à Victorine s’il pouvait utiliser ses toilettes afin d’apercevoir la tête qu’il avait. Elle les lui indiqua avec un sourire taquin.
Quand il revint, la collation était prête. Du pain de campagne, du beurre et deux pots de confiture, un à la gelée de groseille, l’autre aux mirabelles.
— C’est du fait maison ! l’informa‑t‑elle, ce sont les préférées de Michel. Avec un bon verre de lait frais pour faire passer le tout. Pour ma part, je me contente d’une tasse de thé ; m’accompagnerez‑vous ?
Il n’eut pas le temps de répondre que la porte s’ouvrit donnant passage à un beau gaillard qui se figea en découvrant l’inconnu.
— Entre, mais entre donc que je vous présente, dit Victorine en éclatant de rire.
— Vous ne pouvez pas vous ressembler plus qu’en ce moment, vous me rappelez deux animaux piégés par les phares d’une voiture, les yeux écarquillés et sur le qui‑vive. Michel, toi qui espérais tant rencontrer ton véritable père, eh bien le voilà, en chair et en os.
De ses deux bras, elle tenta de rapprocher l’homme et le garçon.
— On ne vous demande pas de grandes embrassades avant de mieux vous connaître, mais vous pourriez au moins vous saluer !
Timidement, Michel avança la main. Ernest l’étreignit et l’embrassa sur le front. Il n’avait pas l’intention de l’effaroucher. Cela avait été plus fort que lui.
Victorine coupa court aux effusions en les priant de s’asseoir pour le goûter.
— Ernest, vous ne m’avez toujours pas dit si vous partagiez le thé avec moi. Peut‑être préférez‑vous un verre de lait comme Michel, ou une autre citronnade.
Ernest doutait que son estomac accepte quelque chose de plus, mais il opta pour le sirop de citron. Michel n’avait pas encore ouvert la bouche. Le père attendait que son fiston s’exprime, il ne voulait pas le bousculer. Voyant leur embarras réciproque, Victorine vint à la rescousse en s’adressant à Michel.
— Comme tu ne l’ignores pas, Ernest est ton géniteur. Tu sais ce que cela signifie, je te l’ai déjà expliqué. Lorsque tu es né, ta mère était mariée à Georges, tu as automatiquement pris le nom de celui‑ci. Cet état de fait, personne ne peut le défaire. Aux yeux de la loi, tu es le fils de Georges. Cependant, tu vas pouvoir vivre toutes tes vacances auprès d’Ernest puisqu’il a consenti à devenir le régisseur de La Rouchette.
— Je ne pourrais pas appeler monsieur… heu… Ernest « papa », laissa échapper Michel.
— Bien sûr que non, poursuivit Victorine, c’est pourquoi je pense que le plus simple sera de vous nommer par vos prénoms respectifs. Évidemment, vous n’empêcherez pas les cancans de courir, mais l’école est bientôt terminée et puisqu’ensuite, mon garçon, tu seras pensionnaire, ils s’éteindront d’eux‑mêmes.
Michel et Ernest restèrent sans réaction
— Vous aurez toutes les vacances avant la rentrée pour faire connaissance ! taquina Victorine.
Ernest, guère bavard depuis le début de la rencontre, se tourna vers Michel.
— Je vis actuellement à Montrichard, précisa‑t‑il, et je dois repartir afin de régler mes affaires. Je dois être de retour pour ma prise de fonctions dans un mois.
— D’ici là, intervint Victorine, je vous conseille de ne rien dire à personne.
Puis s’adressant à Michel :
— Ernest quittera la maison avant toi pour prendre son train, et toi, tu rejoindras Clémence. Cette trentaine de jours vous laisse à tous les deux le temps de reprendre vos esprits, car vous semblez battre la campagne. Si tu as besoin de parler, tu sais que je suis là.
Michel se tourna alors vers Ernest.
— Est-ce que Clémence pourra rester ? demanda‑t‑il timidement. Ce n’est pas une mauvaise femme.
Ernest était encore plus désemparé. Cependant, il ne pouvait rien imposer à personne. Il n’était qu’un employé !
De nouveau Victorine s’interposa.
— Allez, Ernest, dépêchez‑vous pour ne pas rater votre train, j’expliquerai à Michel les subtilités de la situation avant votre retour.

Les jours qui suivirent, elle trouva effectivement le temps d’éclairer Michel sur le fait qu’il devenait le “ patron ” de son père. Étrange cours des choses, mais, dans la réalité, il n’aurait aucun ordre à donner à Ernest, il revenait au notaire et à ses parrain et marraine de s’en occuper. Comme à dix‑huit ans, il serait émancipé, à partir de ce moment-là, il devrait prendre les décisions qui apparaîtraient nécessaires.
— Plus tu seras instruit de manière générale et en particulier dans l’administration de biens, précisa Victorine, plus tu seras à même d’exploiter au mieux tes avoirs.
Après toutes ces déclarations, et devant l’air éberlué de Michel, Victorine avait poursuivi ses explications. Elle lui avait rappelé qu’Ernest, qu’elle continuait de nommer ainsi, pour bien le différencier du père putatif, n’avait comme instruction que celle qu’il s’était lui-même prodiguée par curiosité, bon sens et nombreuses lectures. Le droit ne faisait pas partie de ses connaissances et quand il s’agissait de gestion, cela devenait pourtant indispensable. Simone, la maman de Michel, avait été éduquée pour s’occuper des affaires par le grand‑père du garçon qui portait le même prénom que lui. Victorine tint à préciser à Michel combien Simone était douée et avait assimilé très vite les choses. Malheureusement, elle était partie bien trop tôt ! La mère de Simone avait cru bien agir en la mariant. Elle‑même était passée d’une tutelle paternelle à celle d’un mari sans avoir jamais pris de responsabilités. Se retrouver seule et responsable l’affolait. Dans son esprit, il fallait un homme pour diriger, et Georges avait su en profiter.
Ernest avait repris son train, toujours sous le choc. Arrivé chez lui, il ne trouva pas le temps de s’appesantir sur ses états d’âme. En fait d’un mois, la mise en place de son départ demanda plus et, en accord avec toutes les parties, ce ne fut que deux mois plus tard que tous se réunirent devant le notaire pour la concrétisation de son engagement.
Michel était déjà en vacances quand il participa à l’entretien avec ses parrain et marraine. Il ne comprenait pas toutes les clauses. Toutefois, il avait désiré être présent puisque son avenir et son patrimoine étaient en jeu. Auparavant, il avait pris la peine de s’entretenir avec l’homme de loi, ce qui lui permit de toucher du doigt que c’était lui, au travers de l’étude, qui rémunérait Clémence, tout comme le serait Ernest. Il devenait bien, comme l’avait prévenu Victorine, leur patron.
Ernest et Michel repartirent ensemble pour La Rouchette.
Lorsqu’il avait travaillé pour Georges, Ernest logeait dans un minuscule local attenant à la boutique qui, à l’origine, était prévu pour y effectuer les comptes. Clémence y avait dormi aussi avant le décès de Simone. Par la suite, elle avait séjourné dans un réduit à proximité de la chambre de Michel, mais avait occupé, le plus souvent, le lit du maître.
Clémence se montrait inquiète. Michel lui avait bien dit qu’il ne voulait pas son départ. Elle craignait que le nouveau venu ne s’arrange pour l’évincer. N’est‑ce pas ce qu’elle avait fait elle‑même à l’époque ? En les attendant, elle vida et nettoya avec soin la petite pièce près de l’échoppe, qui servait désormais de débarras et n’avait pas vu le balai depuis fort longtemps. Or, comment allait‑on s’organiser ?
Lorsque Ernest arriva, il se dirigea tout naturellement vers l’endroit. Michel fit alors son premier acte de “ patron ”.
— Nous coucherons tous dans la maison ! déclara‑t‑il. Pour ce soir, nous nous débrouillerons avec ce qu’il y a ! Ernest dormira dans la chambre d’amis. Je cours chercher Victorine qui dînera avec nous.
Michel était grand pour ses dix ans. Pourtant, il gardait encore le visage poupon et la voix fluette. Le sérieux mis dans sa prise de position fit sourire autant Clémence qu’Ernest. Ils se regardèrent et en même temps haussèrent les épaules. La glace était rompue, d’instinct Michel avait su comment s’y prendre.
— Tout le portrait de sa mère, murmura Ernest.

LE RÉGISSEUR, L’AMI…LE PÈRE

Ernest avait dû remettre à plus tard ses rêves de champignonnière lorsque le notaire lui avait exposé par le menu l’ensemble de ses attributions.
Il s’était engagé à développer l’exploitation, dans l’intérêt de Michel, mais aussi en souvenir de Simone, et avait mis toute son énergie dans cette tâche.
Victorine avait bien expliqué à Michel que l’enseignement qu’avait reçu Ernest ne l’avait pas particulièrement préparé à cet ouvrage. À l’époque où il s’affairait auprès de Simone, celle‑ci avait senti chez lui des dispositions pour cette activité de gestion et ils en avaient longuement parlé. Elle avait commencé à lui en faire découvrir les ficelles. Cependant, son départ avait arrêté là toute sa formation et, pour travailler dans les champignonnières, il devait se perfectionner dans cette voie. Désormais, il importait de rattraper le temps perdu. Ses soirées étaient studieuses après le labeur du jour.
Depuis le décès de Simone, dix ans plus tôt, le notaire s’en était tenu au rajustement des prix par rapport au foncier, il fallait aller plus loin.
Sa vie de célibataire rangé et son emploi fixe lui avaient permis de se constituer un pécule qu’il écorna pour s’offrir une “ deudeuche ”. Ainsi, il pouvait rendre visite aux métayers et aux paysans jusque dans les champs.
Pour une meilleure appréhension de l’ampleur des terres à gérer, il avait acquis une carte d’état‑major. Il entreprit un porte‑à‑porte afin de lier connaissance avec tous les ouvriers du domaine. Il n’imposait rien, mais leur demandait toujours ce qu’il manquait ou qu’il fallait entretenir en urgence, envisager une évolution ou démolir. À l’ordinaire, le rural se montrait méfiant. Cependant, Ernest sut rapidement établir des liens de bonne entente.
Dans un premier temps, et comme c’était la période des vacances scolaires, Michel l’accompagnait souvent dans ses tournées. Les fermiers étaient fiers que le tout jeune et tout récent maître veuille les connaître. Ceux qui se souvenaient de son grand‑père retrouvaient chez lui ce côté avenant qu’ils avaient regretté après l’arrivée de Georges et surtout la disparition de Simone.
Ils prirent vite l’habitude de soumettre à Ernest leurs problèmes. Envie d’acquérir la terre, de s’agrandir, de partir, de transmettre, de transformer, d’évoluer… Chaque jour, le régisseur devait envisager un nouveau défi. Redéfinir les bornages, aplanir les chicaneries, fédérer les bonnes volontés pour l’entretien des chemins, le curage des étangs, le débroussaillage des bois. Chaque participant obtenait le droit de pêche ou de chasse sur les espaces entretenus. Ces activités en commun donnaient souvent lieu à des fêtes champêtres et permettaient de perpétuer les liens de bon voisinage.
Le remembrement qui s’imposait un peu partout épargnait encore ce coin de terroir. Les biens du domaine se trouvaient en fait fort divers. Des terres de vignes jouxtaient les terrains maraîchers et fruitiers. Une surface importante était réservée à l’élevage de chèvres, de vaches laitières, de volailles, gelines, pigeons, oies…
Ernest prit conscience que Georges, qui se vantait d’être fin négociateur et d’acheter toujours au plus juste prix, s’approvisionnait en réalité chez ses propres paysans, alors qu’il était persuadé de les flouer.
Au fil des années, il avait réussi à imposer les évolutions sans susciter trop de mécontentement et s’était montré à la hauteur de l’engagement qu’il avait contracté devant l’officier public. Son patron… enfin, son fils ! n’avait pu que louer le choix de Simone…

LE DÉSIR D’ÉCRIRE

Ainsi depuis dix ans, Ernest percevait les fermages et métayages qui étaient dus. Déjà vingt ans que Simone était décédée…
Durant toutes ces années, Clémence, quant à elle, sous la houlette du régisseur, s’était occupée de tenir les lieux impeccables et accueillants. Elle avait agi avec une constante discrétion et une très grande efficacité.
Pour sa part, Michel avait intégré une institution privée à Tours. Chaque week‑end, il revenait à La Rouchette et profitait pleinement des encouragements d’Ernest. Aux premières vacances scolaires de l’année, comme sa mère l’avait souhaité, il s’était rendu chez le notaire. Celui-ci, homme vertueux et intègre, l’avait pris sous son aile afin de lui faire partager l’enthousiasme qu’il ressentait dans la pratique de son métier. Pour autant, l’envie de raconter son histoire l’obsédait.
Michel avait passé son bac l’année précédant la grande pagaille soixante‑huitarde et avait incorporé l’école de droit. Fuyant l’effervescence de Tours, il avait été heureux de retrouver la tranquillité de La Rouchette et de l’étude.
Lors de ses visites chez le notaire, Michel avait fait la connaissance de Muguette, la fille de son mentor. Fort belle demoiselle, elle ne se montra pas, dès les premières rencontres, indifférente. Comme lui, elle s’instruisait des règles et des devoirs de la profession. Il lui proposa son aide pour réviser. Une franche amitié les rapprocha.
Ernest avait senti le trouble chez son garçon. Michel, qui n’avait jamais réussi à prononcer « papa » l’appelait par son prénom, ce qui avait rompu la distance entre père et fils. Bien que très pudique, Michel ne gardait aucun secret pour son père ; il s’était aperçu au fil du temps que ce dernier pouvait devenir son confident, être un soutien, toujours de bon conseil. Lorsque, enthousiasmé, il avait osé lui parler de Muguette, Ernest fut ravi de pouvoir aborder le sujet avec lui. En fait, il estimait que son fils se montrait trop sage, trop centré sur sa formation. Par ailleurs, il appréciait qu’il ne prenne pas part à l’insurrection estudiantine. Néanmoins, il déplorait son peu d’ouverture sur le monde. Hormis quelques séjours linguistiques en Angleterre, son seul horizon restait le domaine et l’étude.
Lors de son entrée à l’école de droit, ils avaient ensemble effectué les démarches nécessaires pour obtenir une demande de sursis. Son émancipation ayant été prononcée, il était maintenant considéré comme adulte. Ernest le soupçonnait toutefois d’être toujours puceau ! Son engouement pour la fille du notaire l’inquiétait un peu. Un premier amour restait souvent inoubliable et il le trouvait bien jeune pour un engagement. Il sut aborder le sujet avec tact et rallier Michel au fait que la demoiselle demeurait pour l’instant intouchable. Il lui faudrait attendre encore quelques années pour la courtiser. Cependant, rien ne l’empêchait de l’aider et de la soutenir.
Comme le garçon avait été présent tous les jours à l’étude durant les grèves, Ernest se mit d’accord avec le notaire afin que Michel puisse partir effectuer un stage d’initiation à la voile aux Glénans en Bretagne. Ils s’étaient déjà rendus ensemble au bord de la mer. Par contre, ce serait sa première escapade en adulte seul et responsable. Le grand air et le sport lui feraient beaucoup de bien et lui changerait les esprits. Le père de Muguette qui, lui aussi avait craint une simple amourette passagère, organisa le financement et le séjour qui lui fut offert comme cadeau pour son émancipation au cours d’une petite fête au domaine. Les clés lui en furent symboliquement remises avec les attestations de ses biens. Le jeune homme revint enchanté, et, sembla‑t‑il à Ernest, déniaisé.
La reprise des études se déroula dans la bonne humeur. Bien qu’il se montrât très appliqué et très studieux, Michel s’autorisa quelques sorties à Tours. Dès les premiers beaux jours, il s’inscrivit dans un club de voile pour parfaire sa toute récente passion. Il continuait d’épauler Muguette et facilita son intégration à la nouvelle fac de droit tourangelle quand elle‑même y fit son entrée. Michel décrocha sans problème sa maîtrise la dernière année de son sursis. Il devait maintenant donner une année à la patrie avant de pouvoir se spécialiser.
Il y avait déjà cinq ans, lorsqu’il avait accompli ses trois jours à Blois, Michel avait émis le souhait d’effectuer sa conscription dans la coopération. Mais, à la perspective de quatre mois supplémentaires, une légère hésitation s’instillait, le “ service civil ” étant plus long que le “ service militaire ” obligatoire. On lui proposait un poste de conseiller au consulat de France à Dakar. La “ coopé ” y était très active dans l’Éducation nationale. L’envie de découverte et la possibilité de pratiquer son sport favori avaient pesé dans la balance, mais ce qui l’avait emporté fut la discussion qu’il avait eue avec Muguette. Il lui avait exposé ses arguments en faveur de ce dilemme, Muguette avait abondé dans son sens et lui avait fait valoir que pour elle, deux années seraient encore nécessaires afin de terminer sa maîtrise. Ainsi, s’il choisissait le Sénégal, ils pourraient ensuite, à son retour, incorporer ensemble la spécialisation notariale.
— Peut‑être mon père acceptera‑t‑il que nous le fassions en tant que mari et femme, lui dit Muguette avec un petit air espiègle.
Jusqu’à présent il avait tenu parole et s’était contenté de se comporter de nouveau comme un grand frère. Pour autant, il restait toujours éperdument épris d’elle. Cette déclaration le transporta de joie, lui prouvant que son amour était partagé. Elle lui promit de l’attendre, mais lui conseilla de ne pas en parler aux parents pour l’instant. Cela deviendrait leur secret. Durant toute cette séparation, ils correspondraient et, au fond, quatre mois pour ne pas perdre son temps en exercices inutiles, pour lui, ce n’était pas cher payé.
Michel partit donc pour Dakar et prit son poste au consulat. La tâche qui lui fut confiée se révéla des plus aisées et lui laissait beaucoup de loisirs. Son seul regret, qu’il n’exprima qu’à son retour, fut de ne pas se trouver suffisamment en contact avec les autochtones. Michel vécut dans le quartier français avec des Français. Il ne s’occupait que d’eux et de leurs problèmes ; il comprit vite qu’il n’y aurait pas ou peu de recherche d’intégration. Ce n’était pas ce qu’il s’était imaginé, il se sentait plus “ en vacances ” qu’utile au pays. Heureusement, il avait trouvé un club de voile et pouvait s’adonner à sa passion. Il avait également entrepris d’écrire.
Depuis son plus jeune âge, il s’était échappé de sa vie chaotique au travers de son imagination. Elle lui avait permis de faire face. Il ne comptait plus les héros qu’il avait inventés pour le défendre et le soutenir devant les enfants médisants et les adultes indifférents. Puis, quand il avait appris qu’il était un « œuf de coucou », c’était Ernest qu’il voyait comme une idole. Il lui avait attribué toutes les qualités, toutes les excuses imaginables pour ne pas se trouver près de lui. L’homme qu’il était censé appeler papa s’était montré si dur et tellement méchant que son vrai père ne pouvait qu’être mieux. Jamais il ne l’avait jugé comme quelqu’un qui l’avait volontairement abandonné. Au fond de son cœur, ce ne pouvait qu’être son sauveur.
Au consulat, il se dégota une vieille machine à écrire qui avait été mise au rebut, du papier, et même un magnétophone. Il se lança dans la rédaction. En revanche, par où commencer ?
Des contes pour enfants ? Les mœurs avaient bien évolué et leurs histoires également. La bande dessinée était à la mode, mais Michel n’avait aucun don pour le dessin. Les essais philosophiques sur la condition humaine ? Il envisagea aussi les sujets sérieux qui l’avaient enflammé durant ses études, mais il était alors dans un tel état d’insatisfaction qu’il avait renoncé. Cela rappelait trop le plagiat ou la banalité, pensa‑t‑il… « Pourquoi pas une saga ? » s’interrogea‑t‑il, ou bien « Faire revivre une lignée, de sous la royauté jusqu’à nos jours ? » ou encore « Une ville dans son évolution au travers de ses grandes familles » ?
Un soir il écrivait, le lendemain il détruisait ce qu’il avait amorcé. Cela devenait frustrant et improductif. Ce qu’il désirait avant tout, c’était rédiger au fil de la plume, sans contrainte, comme dans ses rêves. Mais la frappe était laborieuse. Mettre en phrases ses idées, cela s’avérait plus astreignant qu’il ne l’avait imaginé. Les pensées s’enchaînaient, les écrits butaient sur les mots ; dans ces conditions, il abandonnait.
Avec le dictaphone, il était persuadé qu’en rêvant à haute voix, il tiendrait la solution. Quelle déception ! Il est vrai que les scénarios venaient sans entraves, les termes et les expressions étaient répétitifs, certes, mais ça, on pourrait toujours le corriger, et ce n’était pas grave. Au demeurant, il s’était vite aperçu que laisser son esprit vagabonder ne produisait qu’une histoire sans grand intérêt. Il passait du coq à l’âne sans réel fil conducteur et, au bout d’une heure de divagation, il ne se souvenait même plus de quoi ni d’où il était parti.
En revanche, les échanges épistolaires avec Muguette se révélaient plus aisés. Les écrits étaient fluides et prenaient une tournure très intime. La hâte de revenir auprès d’elle le tenaillait, il remit son écriture à plus tard. Un jour il saurait, un jour il pourrait, un jour cela deviendrait facile…

LES ANNÉES BONHEUR…

Son temps terminé, Michel, éperdu d’amour pour Muguette, revint rapidement dans sa Touraine natale. Les retrouvailles entre les deux jeunes gens furent pleines de tendresse et de projets. Muguette était sur le point d’obtenir son diplôme quand des fiançailles furent décidées.
Diplômés, les deux tourtereaux durent accomplir ensemble un long stage dans la principale étude notariale de Tours. Michel partageait sa vie avec Muguette et songeait sérieusement à officialiser leur union par un mariage.
Pour les deux fiancés, la fin de leur formation fut suivie par l’entrée en fonctions chez le futur beau‑père de Michel. Le tout couronné par une noce pompeusement célébrée. Victorine, bien que très fatiguée, avait tenu à être présente.
Installés, les deux mariés de fraîche date assurèrent, sous la tutelle bienveillante du père de Muguette, la bonne marche de l’étude. Michel était à présent une figure dans le village : parmi ses anciens camarades, pas un n’oserait se permettre de le surnommer à nouveau « l’œuf du coucou ». Ce passé apparaissait désormais comme bien loin. Malheureusement, Victorine ne put voir son protégé accéder à la notabilité, elle était déjà vieille et son heure était venue. Toutefois, sans descendants directs, elle légua son patrimoine à Michel. Sa maison était modeste, et bien que ce ne soit pas un palace, elle devint la demeure du régisseur.
La douce Muguette n’avait pas tardé à donner un héritier à Michel. Dès son retour de la maternité, toute la maisonnée s’était réunie autour du bébé que la maman changeait. Au‑dessus de son petit sexe, une tache de naissance, bien visible, était présente : on aurait dit la Corse…
La découvrant en même temps, Ernest et Michel se regardèrent et éclatèrent de rire. Jamais ils n’en avaient parlé ensemble, par excès de pudeur, sans doute. Cependant, la marque de fabrique se trouvait bien là !
Pour Michel, l’envie d’écrire se faisait toujours ressentir, mais vu la charge de travail à l’étude, l’écriture ne pouvait qu’être un défoulement nocturne.
Il avait pris conscience que la seule chose qui l’attirait était sa propre histoire reconstituée au travers des récits hauts en couleur et émaillés du patois de Clémence, du franc‑parler de Victorine et des souvenirs de son père qui avait précieusement gardé la lettre de sa mère. Mais également de son beau‑père qui avait reçu les confidences de Simone de son vivant.
Cette fois il le savait, il était prêt. Le titre était tout trouvé ! Il commença et tout s’enchaîna. Pas de synopsis. Le livre existait au plus profond de son esprit depuis des années. Les idées se bousculaient pour sortir, et sur le clavier, ses doigts, trop lents à son goût, peinaient à les transcrire. Pourtant, jusqu’à tard dans la nuit, il écrivit…

© 2015 – Jean-Pierre Barré

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