Solitaire sans modération (extrait)

extrait de la page 143 à 150

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…Le département du Loir‑et‑Cher l’attend…

solitaire sans modération-ouvrage de jean-pierre barré     Parti à une heure moins le quart d’Orléans, Michel arrive à Blois par le train de treize heures vingt‑cinq. Lorsqu’on lui a communiqué les horaires, on ne lui a pas précisé qu’il s’agissait d’un TER. À chaque gare, Meung‑sur‑loire, Beaugency, Mer, la rame s’arrête une minute. Comme le pay­sage ne varie guère, Michel somnole. Il n’a pas bien dormi la nuit dernière. C’est habituel. Il appréhende ce nouveau séjour en milieu hospitalier.
L’heure du rendez‑vous avec le véhicule qui doit le conduire aux “ Grands champs ” est fixée à seize heures. Après plusieurs semaines d’hospitalisation, Michel n’est guère vaillant, il décide néanmoins de mettre à profit le peu de temps libre dont il dispose pour se promener dans la ville qu’il ne connaît pas. Pourtant peu de kilomètres la séparent d’Orléans.
L’avenue du Docteur Laigret qui s’ouvre devant lui mène au pied du célèbre château. Michel serait tenté par la visite de cette résidence royale, demeure favorite des rois de France pendant plus d’un siècle, mais il doit y renoncer, faute de temps. Il continue de déambuler vers le centre‑ville. Par la rue Denis Papin, qu’il découvre, il se dirige vers les bords de Loire. À cette heure‑ci, les commerces sont fermés. Seules les terrasses des cafés sont animées. Michel flâne. C’était prévu. Afin de ne pas être gêné, il s’est rendu la veille à la gare d’Orléans pour expédier son bagage, un simple sac de sport avec le strict nécessaire. Aussi n’a‑t‑il pas d’affaires encom­brantes avec lui.
Les devantures ne l’intéressent guère. Une librairie cependant lui fait marquer un temps d’arrêt. « Dommage qu’elle soit fermée », songe Michel. Il s’attarde devant les livres en vitrine. « Et si l’un des miens y était un jour ? s’amuse‑t‑il, pas celui que je viens d’écrire, mais le prochain ! »
Après avoir laissé les Nouvelles Galeries, Michel aperçoit le pont Jacques Gabriel. Parvenu près de la Loire, il trouve une terrasse accueillante. Cette halte agréable est la bienve­nue. Elle lui permet d’attendre l’heure du rendez‑vous fixé pour le départ vers la maison de repos. Avant de quitter Orléans, Michel s’est renseigné sur son lieu de séjour. Il n’avait jamais entendu le nom de ce village “ plein de charme ” disait le guide ! Ce gros bourg, à faible distance de la ville de Blois, est situé au cœur des châteaux de la Loire.
Il est à peine installé qu’un serveur, virevoltant d’une table à l’autre, s’enquiert de ce qu’il souhaite :
— Et pour monsieur, ce sera ?
— Un verre de vin blanc… Euh non, donnez‑moi une orangeade s’il vous plaît.
— C’est parti !
Le garçon revient avec sa commande qui, bien que fraîche et désaltérante, va laisser à Michel la bouche pâteuse. Il aurait préféré déguster un petit blanc de la région, mais a‑t‑il le choix ?
Il en est de même pour son admission dans cette maison de repos. La décision a été prise en toute connaissance de cause, un peu sous la contrainte tout de même. Lorsqu’il avait signé sa demande, le médecin l’avait taquiné : « Cette démarche est la vôtre ! »

     Cette convalescence, c’est ainsi qu’on la lui avait présen­tée, n’est‑ce pas un séjour dans une clinique psychiatrique ? Dès après avoir accepté, Michel avait craint de ne pas être assuré d’en sortir un jour de son plein gré.
Devant son orangeade, Michel profite du calme relatif des bords de Loire pour se remémorer les souvenirs d’un passé qu’il sent s’éloigner…
Michel est perdu dans ses pensées. Il n’a plus conscience des autres consommateurs aux tables voisines. Tout à trac, il hèle le serveur et commande, d’un souffle, un verre de vin blanc. Tant pis !
Pendant le séjour qui l’attend, Michel n’aura pas l’occa­sion de boire la moindre goutte d’alcool. Autant qu’il y goûte une dernière fois. Ce petit blanc, vite suivi d’un second, est une agréable façon de patienter avant l’heure du retour vers le parking de la SNCF.

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     Un rapide coup d’œil à sa montre rappelle Michel à l’ordre. Il est grand temps de retourner à la gare afin de ne pas être en retard au rendez‑vous fixé. Il s’empresse de terminer son verre de vin et régler ses consommations. D’un pas soutenu, il refait le trajet sans avoir le loisir d’admirer la ville. Il marche à grandes enjambées, le regard rivé sur ses chaussures. À un moment, rue Denis Papin, Michel croise son reflet dans la devanture d’un des nombreux magasins. Il y découvre l’affligeante banalité de ses vêtements. Ce sont ceux de monsieur Tout‑le‑Monde. Il sait que ce n’est pas par goût qu’il les a choisis, mais par facilité, pour passer inaperçu. « J’ai tout de même une drôle de dégaine », songe‑t‑il. Il est méconnaissable. Ses cheveux ont continué de tomber. Michel ne cherche pas à cacher sa calvitie qui est d’autant plus visible que, depuis son dernier séjour à l’hôpital, ses joues sont hérissées de poils raides. Paresseux, il a abandonné la corvée du rasage et, à présent, une barbe hirsute habille son visage émacié.
Au fur et à mesure qu’il approche de la gare, l’angoisse, nichée au creux de son ventre, grandit. La crainte d’affronter des visages inconnus est forte. Le doute quant au bienfait de son futur séjour s’installe.
Les passants qu’il croise sur le trottoir ne sont que des sil­houettes. Personne ne peut lui être d’une quelconque aide. Michel est seul, sa feuille d’admission dans la poche. Vers quel inconnu se dirige‑t‑il ? La peur délie ses jambes. Il tra­verse la place Victor Hugo, au charme paisible, avant de remonter la rue Jean Laigret. Michel ferait volontiers demi‑tour, mais pour aller où ?

     Il est à peine seize heures lorsqu’il aperçoit, sur le par­king, le véhicule qui doit le conduire au Centre de soins des “ Grands champs ”. Impossible de se tromper, le nom de l’établissement s’étale en gras sur les côtés de la voiture. « Ils auraient dû l’écrire plus gros ! » songe Michel, quelque peu contrarié, mais soulagé de ne pas être en retard.
Un homme se tient appuyé contre la portière avant. À l’évidence, il est venu chercher un pensionnaire. Michel s’ap­proche de lui :
— Je suppose que c’est moi que vous attendez ?
— Michel Vannier ?
— C’est ça.
— Allons‑y, propose le chauffeur sans autre explication.
D’emblée, Michel le trouve antipathique. Il lui rappelle un collègue de travail avec qui il avait eu des mots à plusieurs reprises. « Chauffeur n’est pas son seul emploi et ça ne lui plaît pas », présume‑t‑il.
Michel s’apprête à monter à l’avant lorsque le conducteur le rappelle en ouvrant la portière arrière. En silence, il obtem­père et prend place sur le siège indiqué. « Comme dans un taxi, se dit‑il, c’est mieux ainsi, cela évitera toute conversa­tion. » En effet, le trajet se déroule sans une parole de part et d’autre. Une fois sorti de la ville, après avoir longé la Loire par la rive gauche, le véhicule roule quelques kilomètres avant de s’engager dans une large allée gravillonnée. Il se dirige vers ce que de loin Michel prend pour un château, mais qui n’est qu’une grande maison bourgeoise du début du siècle dernier.
À une demi‑heure de Blois, les “ Grands champs ” sont alanguis entre la Loire et la Sologne toute proche. Dès que l’on pénètre dans le parc, le temps semble figé. Tout paraît fait pour le repos… ou l’ennui.

Le chauffeur stoppe son véhicule devant un monumental perron qui mène à l’entrée principale.
— Voilà, vous êtes arrivé !
Sans un mot de remerciement, Michel descend de la voi­ture, grimpe les marches et se retrouve devant une porte coulissante qui s’ouvre automatiquement à son approche. Il n’aime pas ça, il a l’impression d’être avalé. C’est avec un peu d’appréhension qu’il pénètre dans l’établissement en se demandant, narquois, si la sortie s’effectue aussi aisément ! Le seuil franchi, il gagne le hall d’entrée où l’accueille une sympathique infirmière. « Je suis attendu, et de pied ferme » marmonne-t-il, oubliant qu’avec son inscription, il avait rem­pli un dossier où était précisée l’heure de son arrivée à la gare. L’hôpital d’Orléans avait tout prévu. Ainsi, il n’était pas difficile au personnel de savoir quand il serait dans leurs locaux :
— Bienvenue aux “ Grands champs ”, monsieur Vannier…

solitaire sans modération-ouvrage de jean-pierre barré

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