Un nouvel élève

* extrait de l’ouvrage ” La relève
chronique d’une petite bourgade rurale de la première moitié du XXè siècle

Ce matin, le tableau noir de la classe indique : « Lundi 25 mai 1942 ». En ce qui concerne David, c’est la rentrée. Tous les enfants ont entendu parler de cette famille installée, depuis peu de temps, dans un hameau tout proche de Mezay. L’accueil, à la demande de l’instituteur, a été sympathique, mais discret. Chacun ressent bien, sans d’ailleurs savoir pour­quoi, la suspicion et même le soupçon de mépris qui existent envers ce nouvel arrivant.
Un nouvel élève- nouvelle de jean-pierre barréÀ vrai dire, personne ne connaît David. Depuis son arrivée dans le village, personne ne l’a vu sortir de chez lui. Jamais il n’a rejoint le groupe de gais lurons, emmené par Lucien Touillaud, dans les fameux “ petits fossés ” que tous fréquentent.
Au cours de la récréation du matin, sûr de lui, un ancien d’au moins treize ans laisse échapper.
― Eh les gars, le nouveau… eh ben, il est juif.
La nouvelle a fait le tour de la cour d’école, comme une traînée de poudre. La reprise des cours clôt la rumeur, mais un air de conspiration flotte. Les élèves s’observent et s’adressent des signes de connivence.
La cloche retentit et annonce la fin de la matinée scolaire. Soudain, une joyeuse bande de gamins se précipite dehors. Un rappel énergique de l’enseignant met un terme à cette sortie désordonnée.
Les beaux jours revenus, la plupart des écoliers de l’exté­rieur du bourg se rassemblent sous le préau pour le déjeuner. Lucien et plusieurs camarades se regroupent et discutent à voix basse. À son tour, David apparaît sur le seuil de la classe. Un visage pâle, des cheveux à la limite du roux, il est vêtu avec simplicité. Sa démarche guère assurée le fait paraître fragile. À dix ans passés, on lui en donne huit ou neuf. David se dirige vers la partie couverte de la cour lorsqu’un groupe de garçons le cerne. Les chuchotements continuent, les regards laissent envisager qu’un mauvais coup se prépare. Encerclé de toutes parts, le gamin s’immobilise, inquiet. Lucien, toujours le pre­mier à l’ouvrir l’interroge :
― T’es juif, toi ?
― Oui, répond David.
― T’es donc un youpin, rajoute un gamin, ravi de sa répartie.
― Je ne sais pas, répond David, les larmes aux yeux.
― Comment ça tu ne sais pas ! rétorque Lucien en élevant la voix.
― Je suis juif, c’est ma religion.
Le groupe de gamins devient silencieux. Lucien, triomphant, s’adresse à la cantonade.
― Paraît que les juifs ont un bout de quéquette coupé !
Tous les drôles regardent David comme un phénomène. La révélation de Lucien les rend perplexes. David, appuyé contre un arbre, livide, ravale ses larmes. Sans crier gare, il se rue sur Lucien. Surpris de cette brutale réaction, ce dernier, malgré sa grande taille, recule. Les deux bagarreurs roulent par terre, provoquant une bousculade énorme. David est frappé, griffé par Lucien au beau milieu des galopins qui vocifèrent et applaudissent. Les cris alertent l’instituteur qui s’apprêtait à réunir les enfants pour le déjeuner. Son intervention est rapide, il sépare les deux garçons, les attrape par l’oreille et les ramène vers la classe à grande vitesse. Sans un mot, refusant par avance toutes explications ou justifications, il distribue une taloche à chacun et prononce la punition commune.
― Vous me balaierez la cour pendant toute une semaine à la récréation du matin et de l’après‑midi. Et puis si je vous vois à nouveau vous bagarrer, je convoque vos parents.
Lucien, le premier, s’empresse de rejoindre le groupe de garnements qui l’attend. La menace que son père soit mit au courant le tracasse au plus haut point. Il le craint par‑dessus tout. Homme courageux, dur au labeur, il lui arrive de se mon­trer brutal avec sa femme et ses enfants. À son tour, David revient et va s’isoler pour son repas. Au fond de son cœur, une immense tristesse s’installe. La force des garçons de son âge est plus grande et constitue une évidence. Il a été battu, ne sachant se défendre qu’avec des griffures et des tirages de che­veux. Malgré tout, plein d’orgueil, il essaye pendant un bref instant de lutter contre les larmes qui l’étranglent. Il a le senti­ment de manquer d’air, puis en silence, il pleure. De gros sanglots le secouent maintenant dans l’indifférence totale des autres écoliers. L’après‑midi se déroule péniblement pour David. Il sent le regard hostile de tous les drôles. Personne ne lui adresse la parole, nul ne se soucie de lui. Concernant le gar­çonnet, cette mise à l’écart est aussi difficile à supporter que les railleries de ses ennemis en culottes courtes.
Dès la fin de l’école, David retourne chez lui. L’envie de se précipiter dans la mare à l’entrée du village lui effleure l’esprit. Il a en mémoire que ces derniers temps, il se trouvait présent lorsque le garde champêtre a repêché un pauvre hère qui s’était jeté à l’eau parce qu’il venait d’apprendre que sa femme le trompait. Le malheureux, trempé, inconscient, avait été étendu sur le bord du fossé. Son visage, devenu calme, paraissait serein. Les badauds s’interrogeaient : « Il est mort ? ». Une commère avait même ajouté : « Il a l’air content maintenant, il n’est plus cocu ! ». David veut se noyer, car il est rejeté par tous.
La température est encore élevée en cette fin d’après‑midi. Arrivé sur la berge, il observe les nombreuses grenouilles immobiles sur les nénuphars. Il s’amuse de l’adresse qu’elles mettent afin de capturer les petits insectes qui se risquent à proximité. Pourtant les larmes décuplent, l’envie de disparaître revient avec force. Accroupi, David se penche avec l’intention de se regarder dans l’eau. La mare lui renvoie sa tête, ébourif­fée, les yeux rougis. Ses sanglots redoublent. Une voix connue le fait sursauter, c’est celle de son instituteur.
― David, pourquoi tu pleures ?
― Les autres ne me causent plus parce que je suis juif !
― Ne t’en fais pas, tes camarades ne sont pas bien méchants, ils vont vite cesser ces idioties !
― Je ne retournerai plus en classe !
― Je te raccompagne chez toi et je t’attends demain matin à l’école, répond l’enseignant d’un ton ferme.
En silence, ils se rendent au domicile de David. À proximité, le maître s’arrête et interroge :
― Tu veux que je m’entretienne avec tes parents ?
― Non, s’il vous plaît !
― Entendu, mon garçon, je compte sur toi !
― Oui m’sieur, et… je vous en prie n’en parlez pas non plus à mes copains !
― C’est toi qui décides, alors à demain… sans faute !
Le lendemain lorsque David pénètre dans l’école, des rires menaçants l’accueillent. David relève la tête, affronte un à un le regard des garnements qui l’entourent. D’un seul coup, il s’adresse à tous : « Oui je suis juif, et alors ! ». Le ton employé cloue le bec à toute la bande. Lucien reste coi. L’instituteur observe la scène sans broncher, toutefois prêt à intervenir. Des cris fusent : « Youpin… Youpinette ! ». David ne répond pas, il se prépare à en découdre s’il le faut, même s’il connaît d’avance l’issue d’une confrontation physique. Le coup de sif­flet énergique, synonyme de rassemblement, calme tout le monde.
― Mettez-vous en rang par deux, et au plus vite !
― C’est pas le moment de la ramener ! grommelle Lucien.
― Le premier que j’entends aura affaire à moi, annonce l’instituteur.
Les écoliers obtempèrent. Chacun regagne sa place en silence. Le visage grave, l’enseignant s’adresse à ses élèves :
― Ce matin, avant les exercices de calcul, je vais vous raconter l’histoire d’un capitaine de l’armée française, Alfred Dreyfus. Accusé d’espionnage, d’origine juive il se révélait être un coupable idéal.
L’instituteur explique alors cette tragédie avec des mots simples, cependant lourds de conséquences. Il précise com­ment l’opinion publique était passionnée et divisée, n’hésitant pas à effectuer un parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui. Cette dernière remarque rend le silence plus pesant. Le reste de la matinée demeure laborieux.
Trois jours après, David arrive en classe avec une étoile jaune. Depuis hier l’administration allemande oblige au port de ce signe distinctif pour les plus de six ans. Peu comprennent le sens de cette décision. Lucien trouve que cet ornement est joli !
Les semaines s’écoulent. Les enfants ont maintenant plus ou moins adopté David. Quelques « Youpin » fusent bien encore, mais sont vite étouffés. Lucien veille, il est devenu le protecteur du jeune garçon. Ce vendredi, Lucien tourne en rond comme une âme en peine. Au fur et à mesure de leur arri­vée, il interroge ses copains : « T’as pas vu David ? » Les réponses sont toutes négatives. La cloche sonne, David est bel et bien absent. Dès les écoliers assis, l’instituteur s’adresse à eux :
― Votre camarade David ne reviendra pas à l’école. Aujourd’hui, très tôt, il a quitté le village avec sa famille.
Le ton du maître et l’expression de son visage dissuadent les élèves de poser des questions. Dans son coin, Lucien pleure. Son père l’a prévenu ce matin. Il a vu David et ses parents monter dans le fourgon des gendarmes. Le tableau noir
de la classe indique “ Vendredi 17 juillet 1942 ”.

La veille, à Paris, la police française a rassemblé treize mille juifs au Vél’d’hiv’…

* extrait de l’ouvrage ” La relève
chronique d’une petite bourgade rurale de la première moitié du XXè siècle

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