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Amour de guerre

Au domaine de la Grande Borde, ce dernier dimanche du mois d’août 1913, l’on était en fête. À La Ferrière, village paisible de Touraine, on s’apprê­tait à célébrer les fiançailles de la fille des Saint‑Valert avec Louis, le fils unique des Monteron.

La vaste propriété agricole des Saint‑Valert était située un peu à l’écart du bourg. La grande allée, qui conduisait au cœur du domaine, était bordée d’ormes champêtres centenaires aux écorces fissurées d’un brun noirâtre. En laissant sur la droite un petit étang, le visi­teur se retrouvait face à une authentique et imposante demeure du XVIIIe siècle. Un large perron, encadré d’une balustrade, menait à l’entrée principale.

La famille Saint‑Valert n’utilisait qu’une partie de l’habitation. Une aile, qui leur avait servi de logement après leur mariage, restait inoccupée.

Un peu à l’écart, près d’une petite fosse, une mai­son de gardien, habitée par le régisseur. Un grand jardin fruitier la séparait des dépendances couvertes de tuiles, où étaient conservés les fourrages et les grains. À côté, un hangar abritait le matériel agricole et jouxtait les écuries creusées dans le tuffeau. Non loin de là, un tas de fumier parfaitement tenu. On ne risquait pas de rencontrer une volaille ou un chien, la propriétaire s’y était opposée. Seuls quelques chats, venus d’on ne savait où osaient parfois s’aventurer dans la cour pour rejoindre les greniers.

Derrière la belle demeure, dans le magnifique parc de la propriété, de petites allées faisaient découvrir des chênes centenaires qui ombrageaient le sol de leurs rameaux verdoyants.

Ce domaine appartenait à la famille depuis plu­sieurs générations. Marie y avait vécu une enfance heureuse. Fille et petite‑fille unique, elle avait été choyée par ses parents et grands‑parents paternels. Depuis le décès de ces derniers, Georges et Amélise de Saint‑Valert étaient les seuls héritiers du patri­moine familial composé de plusieurs métairies qui leur assuraient de confortables revenus.

Georges de Saint‑Valert avait passé la quarantaine lorsqu’il avait épousé Amélise qui, de son côté, venait de fêter ses trente ans. Si elle ne s’était pas mariée plus tôt, c’est qu’elle n’était pas d’une beauté renver­sante, sa dot avait compensé ! Maigre, volontaire, souvent mécontente, Amélise n’arrivait pas à vaincre la bonne humeur perpétuelle qui caractérisait son mari. Dès le début de leur union, Amélise avait décrété que la nature ne l’avait pas faite pour être mère. Georges avait alors espéré que leur unique enfant serait un garçon. Hélas, ce fut Marie qui vint au monde.

Marie était devenue une belle jeune femme de 24 ans. Un visage finement modelé, harmonieux, ovale et mince, avec des pommettes roses. Une épaisse frange brune lui cachait une partie du front. Plutôt de petite taille, elle avait un regard impétueux et direct. Badine, elle ne manquait pas d’humour, et son charisme était tel qu’elle ne passait pas inaperçue. D’une nature franche et libre, dès l’adolescence, son caractère bien trempé avait été source d’échanges, parfois vifs, avec sa mère. Quant à son père, il avait du mal à cacher son admiration pour elle.

En plus d’une bonne éducation, Marie avait appris à monter à cheval, à dessiner et même à danser, mais ce qu’elle aimait par-dessus tout était la lecture. Le tou­rangeau Honoré de Balzac avait sa préférence.

Après une brillante scolarité dans un internat de Tours, elle avait opté pour des études sanitaires ensei­gnées par la Société de la Croix‑Rouge du chef‑lieu du département. Elle venait de réussir ses examens d’une manière émérite.

Louis de Monteron, le futur fiancé, habitait Saint‑Paterne, bourgade distante d’une petite dizaine de kilomètres de La Ferrière. Ses parents étaient eux aussi propriétaires d’un important domaine agricole. Le jeune homme, âgé de vingt‑cinq ans, avait acquis une certaine élégance. De taille moyenne, son allure et sa distinction naturelle séduisaient au premier abord. Débarrassé depuis un an de ses obligations militaires, sa destinée était toute tracée, il prendrait la succession de Jean, son père.

Les deux familles se connaissaient et se fréquen­taient depuis de nombreuses années. Chaque fin de semaine, après avoir assisté à la messe dans leurs vil­lages respectifs, ils aimaient se retrouver pour le reste de la journée. Le déjeuner, tantôt à La Ferrière, tantôt à Saint‑Paterne, était suivi d’une courte promenade à pied avant la traditionnelle rencontre de bridge. Dès leur plus jeune âge, Marie et Louis avaient passé leurs après‑midis du dimanche en compagnie l’un de l’autre. Ils les avaient souvent trouvés longs. Par la force des choses, une complicité était née entre eux sous le regard bienveillant de leurs parents. Après les jeux d’enfants, vinrent à l’adolescence les confidences réci­proques. Une connivence tacite les rapprocha. Louis tenta alors quelques gestes plus intimes, très vite répri­mandé par la belle. Il mit cette attitude sur le compte de son éducation. À l’approche de leur ving­tième année, leur entourage n’avait de cesse de répéter qu’ils étaient faits l’un pour l’autre ! Ce qui, à l’inverse de Marie, plaisait à Louis.

Avec le plus grand sérieux, les parents de la jeune fille, sans prendre son avis, envisagèrent les fian­çailles. Pour son père, Louis était fréquentable, bien portant et de bonne famille. « C’est l’essentiel ! » n’avait pas manqué de soutenir sa mère. Devant de telles évi­dences, Marie avait fini par céder à la pres­sion familiale, bien qu’elle n’éprouvât guère de sentiment amoureux pour son futur fiancé. Elle prit tout cela pour un jeu. Pour se convaincre, elle avait admis qu’il n’était pas désagréable à regarder et qu’il était gentil ! Elle espérait que le temps ferait son œuvre.

Quelques semaines avant les fiançailles, Jean, le père de Louis, comme il était de tradition, avait fait la demande officielle auprès des parents de la jeune fille. Ce jour‑là, il était venu seul à la Grande Borde. Pour l’occasion, la relation intime entre les familles avait disparu, laissant place à une mise en scène théâtrale qui n’aurait pas été du goût de Marie. Après les pre­miers mots de bienvenue, Jean fit connaître l’objet de sa démarche. Georges et Amélise répondirent par l’af­firmative et remercièrent de l’honneur qui leur était fait. Georges pria alors Marie de se joindre à eux trois. Il lui transmit la demande du père de Louis qu’elle accepta avec un enthousiasme mesuré.

Jean de Monteron demanda la permission de retour­ner dans sa voiture hippomobile et en revint avec une gerbe blanche qu’il offrit à Marie. Ce présent n’avait qu’une valeur de symbole. L’engage­ment qu’il repré­sentait n’était pas ratifié par la loi ni par la religion, mais il était pourtant grave et ne pou­vait être rompu à la légère. Pour conclure sa démarche solennelle, Jean se tourna vers Georges et Amélise et sollicita pour son fils le droit de se présen­ter comme fiancé officiel, ce qui lui fut accordé. La date de fiançailles fut fixée, ce serait le dernier dimanche d’août.

Ce qu’ignorait Marie, c’est que les deux familles avaient tout organisé avant. Ils s’étaient pliés à ce simulacre de protocole par convenance.

Le jour venu, le cérémonial débuta par une messe célébrée dans l’église de La Ferrière. À cette occa­sion, pendant l’office, tous les participants purent apercevoir la bague posée sur un petit plateau. Après la commu­nion, le prêtre qui officiait l’avait bénie.

À l’issue de la cérémonie religieuse, les deux familles ainsi que quelques proches se retrouvèrent à la Grande Borde pour le repas de fiançailles.

De retour au domaine, avant de se mettre à table, Louis offrit un bel écrin blanc à Marie. Le matin même à l’église, comme les autres invités, elle n’avait qu’en­traperçu le joyau. C’était un magnifique bijou, hérité d’une des grands‑mères de son fiancé, mais qu’elle n’avait pas choisi. Le baguier ouvert, la mer­veille fut présentée à tous les convives qui s’extasièrent sur la beauté du précieux objet, avant que Louis le lui glisse au doigt.

La cérémonie officielle terminée, l’on pouvait main­tenant passer à la salle à manger pour un repas qu’Amélise avait concocté avec la cuisinière. L’em­ployée, embauchée par les parents de Georges, régnait sans partage dans une cuisine aux carreaux en faïence bleue et blanche. Bien qu’âgée, elle assurait sa tâche sans défaillir. « Je n’quitt’rai ma popote que les pieds d’vant ! » avait‑elle, un jour, déclaré à Amélise. Depuis peu, contre sa volonté, les Saint‑Valert avaient fait l’ac­quisition d’un fourneau en fonte noire qui, encastré dans l’ancienne cheminée, rayonnait de tous ses cuivres. Tout juste si Amélise avait le droit d’accé­der aux placards en bois mouluré, ou ceux vitrés où s’em­pilait la vaisselle. Les hautes fenêtres faisaient de cette pièce la plus claire du rez‑de‑chaussée.

Tous les invités se retrouvèrent donc dans la salle à manger. C’était Amélise qui s’était chargée de l’ameublement de la pièce. Elle avait cédé au style Belle Époque. Une immense table en églantier, aux pieds arrondis en forme de branche, occupait une grande par­tie de la pièce. Pas moins d’une douzaine de sièges l’entourait. Ces chaises, aux dossiers étroits et hauts, avaient une ornementation très recherchée et raf­finée, mais étaient toutes plus raides et inconfor­tables les unes que les autres. Cette salle à manger était sans gaieté. Peu de meubles, juste un vaisselier et dans un coin, une sellette à plateaux pour les plantes vertes. À part y prendre les repas, la pièce ne donnait guère envie d’y séjourner longtemps. Amélise l’avait voulue à son image, c’était réussi !

Pour cette journée exceptionnelle, la maîtresse de maison avait préparé un plan de table savamment étu­dié. Marie se retrouva entre son fiancé et son père. La présence de ce dernier à ses côtés la rassurait, car la jeune fille avait la curieuse sensation d’être étrangère à cette fête.

Amélise annonça le menu : après le consommé et les paupiettes de soles, vinrent comme relevé des noi­settes de Pré‑salé Rossini. Les convives pouvaient maintenant s’attaquer à la Poularde de Bresse et ses haricots. La fiancée commençait à trouver le repas un peu long. Pourtant il n’était pas terminé, le rôt arrivait avec une bécasse flambée et sa salade, le tout accom­pagné d’écrevisses en buisson.

Pour Marie, c’était trop, mais comment ne pas faire honneur au menu de sa mère sans la froisser ?

Les discussions tournaient autour de l’actualité du moment. La durée du service militaire venait d’être portée à trois ans. Les hommes s’interrogeaient : était‑ce pour faire suite aux incidents franco‑alle­mands du mois d’avril en Lorraine ?

Ces discussions permirent une petite pause avant l’arrivée des entremets et des desserts.

D’habitude, Jean avait un principe auquel il ne déro­geait jamais : l’hiver, il partait à seize heures et l’été une heure plus tard. Cette fois‑ci, il ne s’en sou­ciait guère, car l’heure prévue était largement dépassée.

De son côté, Louis attendait avec impatience la fin du repas pour se retrouver seul avec celle qui était désormais sa fiancée. Il n’en fut rien. À dix‑huit heures, les hommes passèrent au salon pour des liqueurs.

Quant aux femmes, elles s’installèrent près de la vieille table à jouer en marqueterie dont le dessus pou­vait aussi servir d’échiquier et qui avait été recou­verte d’un épais tissu afin de poursuivre leur conversation. Devant la fenêtre, Amélise prit place sur le fauteuil réservé à la belle saison. L’hiver, c’était celui devant la cheminée qui avait sa préférence. Sur le mur, au-dessus de l’âtre, deux portraits en pastel représentaient les grands‑parents de Georges. Elle n’avait jamais osé y toucher, son mari ne l’aurait pas toléré. Au grand dam de Louis, Marie s’était jointe à elles et ne semblait pas vouloir les quitter.

À dix‑neuf heures, Jean de Monteron se leva et demanda à Georges de faire préparer sa voiture. Pan­tois, Louis avait imaginé autrement ses fiançailles. Il avait espéré un rapprochement plus intime, car il devait admettre que sa fiancée était restée plutôt dis­tante tout au long de la journée.

Petit à petit, les invités quittèrent le domaine, lais­sant les familles entre elles pour la séparation qui ne tarda guère. Au moment du départ, Amélise ne put s’empêcher d’annoncer qu’un an plus tard, un mariage serait célébré ! Ce qui sembla ravir Louis. Georges demeura silencieux et observa la réaction de sa fille du coin de l’œil. « On a le temps ! » se contenta de répondre Marie. Après une longue réflexion et de nom­breuses interrogations, elle laissa publier les bans.

L’année passa. Marie ne montra guère plus d’élan amoureux envers celui qui deviendrait son conjoint. Louis avait tenté quelques manœuvres audacieuses de rapprochement, mais sans succès. Par une sorte de pudeur effarouchée, Marie trouvait toujours un pré­texte pour refuser les chastes caresses. Elle lui répétait, comme une rengaine, qu’ils n’étaient pas mariés ! Le jeune homme n’insistait pas, car sa belle avait du carac­tère, alors, il prit patience…

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Cet été de 1914 aurait pu paraître encore plus beau que d’habitude. Cependant, depuis plusieurs mois, un mauvais pressentiment avait gagné les hommes qui, pour l’instant, étaient en pleine moisson. La principale préoccupation était de mettre les sacs de grains à l’abri dans les greniers.

La récolte avait été bonne. Malgré cela, en ce début d’août, les visages étaient soucieux. Fin juillet, les armées françaises avaient convergé vers la Meuse et Jean Jaurès venait d’être assassiné. Quelques opti­mistes disaient que cela n’avait pas d’importance, ce serait comme les autres fois, mais pour beaucoup, l’es­poir avait disparu.

À la Grande Borde, le mariage avait été reporté. Le père et la mère de Marie s’inquiétaient pour leur futur gendre. Comme la majorité des hommes, il devait par­tir pour le front.

En effet le samedi premier août vers les cinq heures du soir, à La Ferrière ainsi qu’à Saint‑Paterne, de grandes affiches avaient été collées dans le canton, jusque sur les murs des granges. La guerre avec l’Alle­magne était déclarée. À part les plus anciens et quelques rares exemptés, tous les hommes devaient se mettre en route. Certains étaient enthousiastes, joyeux et confiants. Ils se rassuraient en pensant qu’ils ne seraient pas absents longtemps ! Pour sa part, monsieur de Saint‑Valert en doutait. Les mobilisés ne songeaient pas à reprendre l’Alsace‑Lorraine, mais ils étaient réso­lus à défendre le pays contre l’envahisseur qui avait déclenché la guerre.

Marie se sentait concernée par les événements, car, à la fin de ses études, comme de nombreuses autres élèves, elle avait pris l’engagement auprès de la Croix‑Rouge de servir en temps de guerre.

Louis parti pour le front, Marie avait donc décidé de rejoindre le siège social de la Croix‑Rouge à Tours. Lorsqu’elle annonça sa décision à ses parents…

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