Lire le début du roman “Les volets tirés”

© Barré Jean-Pierre
Dépôt légal : juin 2026
ISBN : 9782954867892


Ce que les murs gardent


La maison aux volets tirés ne dormait jamais. Même la nuit, quelque chose y veillait. Je l’ai compris très vite. Pas en un jour, ni même en une semaine. Plutôt à force de marcher sans bruit, de retenir ma respiration dans les couloirs, d’apprendre où le parquet gémit, quelle marche de l’escalier trahit un pas trop lourd.
Ici, chaque son pouvait devenir une faute. On m’avait dit que j’avais de la chance. Une famille respectable. Une grande maison. Un avenir assuré. On ne m’avait pas parlé de l’air, trop épais, comme si les pièces gardaient en elles des paroles jamais prononcées. On respirait, mais à moitié. Toujours à moitié.
Très vite, j’ai compris qu’il ne fallait pas regarder trop longtemps. Ni écouter. Ni poser de questions. Se faire petite suffisait.
Je n’étais là que depuis quelques jours quand j’ai commencé à reconnaître les silences. Celui de Madame, fragile, glissant comme une chose prête à se briser. Celui de la gouvernante, résigné. Et celui de Monsieur, un mutisme qui ne se remarquait pas, mais qui s’imposait. Quand il entrait dans une pièce, les conversations s’achevaient sans bruit. Les verres cessaient de tinter. Les regards se baissaient.
Moi aussi, j’ai appris. La première fois que sa main s’est posée sur mon épaule, c’était dans le couloir étroit qui mène à la porte de service. Un geste banal. Trop banal. Sa paume pesait juste assez pour me rappeler que je n’avais nulle part où aller. Pas de parents. Pas de maison à moi. Seulement un mot inscrit sur un papier : pupille de la Nation.
Sa main est restée une seconde de trop. Une seconde que personne n’a vue. Une seconde qui ne prouve rien. Une seconde qui enferme. Alors je n’ai rien dit.
Les histoires ne commencent pas toujours par un cri. Parfois, elles commencent par une retenue.
J’ai dix-huit ans. Et je viens d’entrer dans une maison où les murs ont appris à ne rien répéter. Je ne sais pas encore qu’un jour, ce silence-là, je le briserai.
Ce silence ne venait pas de nulle part. Il avait commencé bien avant cette maison.


*
On ne naît pas dans le silence. On y glisse.
Le mien n’a pas commencé dans cette grande maison aux volets fermés. Il a commencé bien plus tôt, dans une petite chambre d’hôpital où la lumière filtrait à travers des rideaux trop fins et où les voix s’éteignaient une à une.
Le 15 mars 1918, ma vie a basculé en un instant. À La Courneuve, une usine d’armement au cœur de l’effort de guerre a explosé par accident, comme si la terre elle-même s’était ouverte pour avaler les siens. Mes parents y ont péri. Emportés par la déflagration, sans adieu, ne laissant derrière eux que de la poussière épaisse, une odeur métallique et un vide à peine croyable.
Cette explosion n’a pas seulement ravagé l’usine. Elle a déchiqueté les abords, soufflé des murs, fauché des destins. Dans le même souffle, une maternité voisine a été en partie rayée de la carte. Et pourtant, miracle discret, sans fanfare : presque tous les bébés sont demeurés sains et saufs. Pas un ne manquait. Comme si, au cœur même du chaos, une main invisible avait posé un couvercle de protection sur les berceaux.
En raison d’un état de santé fragile, je venais d’être hospitalisée dans un bâtiment voisin. Je comptais parmi les enfants indemnes. Je n’avais que six mois.
La mort de mes parents n’a pas seulement créé un vide : elle a creusé un gouffre intime, une absence qui se loge partout, même dans les jours calmes. D’un coup, je n’étais plus « l’enfant de », mais une orpheline de guerre, une petite âme sans ancrage, un prénom suspendu.
L’État avait un nom pour les enfants comme moi. Pupille de la Nation, cela sonnait solennel, presque cérémoniel, comme une promesse et une cicatrice, cousues ensemble. Le grand manteau républicain s’avançait là où la famille avait disparu. Pas pour remplacer l’amour, nul décret n’en est capable, mais pour empêcher la chute totale. Sans parents, sans foyer véritable, sans l’étreinte familière d’un nom transmis, la France m’avait adoptée. Une adoption austère, mais réelle. Un nom, un prénom : Anne Lise Boulay.

*
On disait de moi : « La pauvre petite… » Je ne comprenais pas tout, mais je sentais que ma vie changeait de direction sans que personne ne me demande mon avis.
Un matin, on m’a habillée avec soin. Une robe propre, les cheveux tirés, les mains lavées trop fort. Une dame que je ne connaissais pas m’a pris la main.
— Tu vas être bien, a-t-elle dit.
J’avais huit ans. Après divers placements, on me déplaçait encore, plus loin. Tout se passait toujours ainsi : une lettre, un tampon administratif, et l’enfant changeait de toit du jour au lendemain. Un nouvel air, un lit différent, des voix inconnues, sans que personne ne m’explique jamais pourquoi. Je n’étais qu’un dossier, pas une histoire.
Les années suivantes se sont effilées en une suite de lieux qui n’avaient en commun que la discipline et l’odeur rance des dortoirs. Orléans, Châteauneuf, Meung… On ne m’a pas laissé grandir : on m’a déplacée. Les adultes venaient, repartaient, et chaque fois, je perdais un visage que j’avais presque réussi à supporter. J’ai appris à ne m’attacher à rien : ni aux jouets partagés, ni aux rares sourires, ni même à mon prénom que l’on prononçait de mille façons, parfois avec dureté, souvent avec indifférence.
Un peu avant mes douze ans, on m’a envoyée dans une famille d’accueil, dans un village du Loiret. Les premières semaines se sont déroulées dans une douceur prudente : une chambre pour moi seule, une table où l’on me servait une assiette avant de me surveiller du coin de l’œil. Mais la douceur a vite cédé à l’usure, puis à la lassitude. « Elle est polie, mais étrange, » disait-on. « On ne sait jamais ce qu’elle a dans la tête. » Comment auraient-ils pu deviner ma pensée, moi-même incapable de nommer le vide qui m’habitait ?

*
À l’école, je me tenais droite. Toujours au premier rang, non par ambition, mais parce que c’était l’endroit le plus sûr : visible, mais intouchable. Les maîtresses aiment les enfants qui ne bougent pas trop, qui ne parlent pas sans y être invitées. J’étais devenue cette enfant-là.
Je travaillais bien. Les cahiers propres, les lettres bien formées, les leçons sues. On me disait appliquée. Sérieuse. « Une petite qui ne pose pas de problème. » Je ne savais pas si c’était un compliment.
À la récréation, je restais près du mur. Les autres couraient, criaient, se poursuivaient. Moi, j’observais. Je savais déjà qu’un jeu peut devenir dangereux sans prévenir. Un rire peut changer de direction. Une bousculade peut vous désigner. Alors je choisissais l’invisibilité.
Une fois, une fillette m’a demandé :
— Tu es triste tout le temps ?
Je n’ai pas su quoi répondre. Je ne me sentais pas triste. Juste retenue. Comme si quelque chose en moi attendait l’autorisation d’exister. Les adultes aimaient mon calme ; ils disaient que j’étais raisonnable pour mon âge. Personne ne voyait que cette raison n’était pas naturelle : elle était acquise, patiemment, comme une armure que l’on apprend à porter sans bruit.
Je parlais peu de moi. D’abord parce qu’il n’y avait pas grand-chose à raconter. Ensuite, parce que j’avais compris qu’une histoire personnelle attire les questions, et que les questions finissent toujours par vous exposer. Je préférais apprendre celles des autres. Je savais qui avait peur du noir, qui mentait, qui pleurait en cachette. Moi, je ne pleurais plus devant personne. Les larmes sont des aveux, et les aveux rendent vulnérable.
Alors j’ai grandi comme cela : attentive, discrète, toujours prête à sentir le moment où il faut se taire. Sans le savoir, je me préparais déjà.

*
À douze ans, on décréta que mes études étaient terminées. Pas une discussion. Pas un regard pour mesurer l’impact sur ma personne. Une phrase administrative sèche, comme un couperet : « Affectée au service domestique pour formation. » Cela tomba un matin d’hiver, entre deux signatures. On ne m’expliqua rien. On ne m’adressa même pas un mot. J’étais un dossier, un numéro, une bouche à placer quelque part, non une élève studieuse et curieuse.
Pourtant, j’aimais apprendre. C’était la seule chose qui me donnait l’impression d’exister autrement que par ce qu’on attendait de moi. Les livres m’ouvraient des portes, tout un monde où l’on pouvait penser librement sans être ramenée à sa condition. Mais tout s’arrêta brusquement. Ce désir n’avait jamais compté.
On m’envoya dans un pensionnat de jeunes filles, ironie cruelle, car je n’y serais pas élève, ni pensionnaire. On m’y « affecta » comme aide-cuisinière : peler des légumes dès l’aube, soulever des chaudrons trop lourds pour mes bras, apprendre la patience du bouillon qui ne doit jamais cesser de frémir. Les religieuses appelaient cela « une formation utile ». Moi, j’y voyais un enfermement de plus.
Je me retrouvai derrière des portes battantes qui claquaient toute la journée, dans une cuisine carrelée où la vapeur brouillait les vitres. Les rires des filles du pensionnat me parvenaient parfois par la cour : des éclats de jeunesse, libres, qui résonnaient dans l’air comme une langue étrangère. Je les écoutais passer, ces voix, en remuant une immense marmite. Je comprenais que leur avenir prendrait un autre tournant que le mien, parce qu’on avait décidé, quelque part, sans me le dire, que le mien se limiterait à nourrir les autres.
Ainsi commença ma vie de service et de silence, bien avant que je comprenne que la véritable prison n’était pas faite de murs, mais de décisions prises à ma place.

*
Plus tard, un nouveau jugement tomba : « Placement en service domestique. Bonne à tout faire. Elle est apte. » C’est ainsi qu’on décidait du destin d’une adolescente : deux lignes écrites par une main pressée. Je n’avais pas pris part à cette décision. Personne ne m’avait demandé si je voulais changer de vie, si j’avais peur, si je savais seulement me défendre contre ce qui m’attendait.
À dix-huit ans, on m’a seulement dit :
— Tu vas partir chez des gens bien. Les Saint-Valoy, une famille respectable d’Orléans. Ils ont besoin d’aide. Tu seras logée et nourrie. C’est une chance pour toi.
Au début de l’été 1935, le matin de mes dix-huit ans révolus, j’ai bouclé ma petite valise. Je possédais peu de vêtements, un livre abîmé qu’une religieuse m’avait donné, et une photographie d’un bébé inconnu : moi, paraît-il. On m’a conduite jusqu’à la grille d’une grande maison aux volets tirés.
C’est là que mon enfance s’est arrêtée définitivement. Et que ma vie de servitude a commencé.


La grille


À dix-huit ans, on m’a seulement dit : « Tu vas servir. Tu es assez grande maintenant. »
Cette matinée de juillet, j’arrive devant la maison comme on parvient au seuil d’un destin imposé : sans comprendre, sans choisir, mais en sachant qu’on ne peut emprunter aucun autre chemin. La voiture de l’Assistance publique ralentit devant la grande grille, puis s’immobilise. Le moteur continue de vibrer un instant, hésitant à s’éteindre. Moi aussi, j’hésite.
L’employé tire sur le frein, puis jette un bref regard dans ma direction.
— Nous y sommes.
Comme si j’arrivais à la gare après un voyage ordinaire. Alors que je sais bien que derrière ces barreaux de fer forgé commence une autre vie, peut-être pire que les précédentes.
La grille s’ouvre avec un grincement fatigué, comme si elle n’accueillait personne de bon cœur. Je sors de la voiture avec ma petite valise, celle qui a survécu à mes nombreux placements. Elle contient si peu que je la porte d’une seule main.
Une jeune femme surgit du perron sans descendre une marche. Elle est vêtue d’une robe bleu nuit si raide qu’on croirait qu’elle sert à tenir les gens à distance.
— C’est la jeune Boulay ?
— Oui, mademoiselle, répond l’employé. Vous allez voir, elle n’est pas difficile !
Il dit cela de la même façon qu’il vendrait un objet d’occasion. Pas difficile. Ne pas pleurer, ne pas demander, être invisible : voilà qui comptait pour une qualité. La jeune femme en bleu se tourne vers moi :
— Comment te prénommes-tu ?
— Anne-Lise, madame.
— Mademoiselle. Ici, on m’appelle mademoiselle.
Elle m’ordonne de la suivre. J’exécute. C’est toute ma compétence depuis toujours : suivre sans bruit. L’intérieur de la demeure s’étend dans l’obscurité et l’étouffement. La lumière du dehors semble intruse. Le soleil tape sur les vitres ; les rideaux sont tirés. À peine entrée, je sens ce poids familier : l’impression d’être tolérée, mais jamais bienvenue.
Elle m’emmène directement à la cuisine, où flotte une odeur de café refroidi, le parfum des maisons où l’on ne prend plus le temps de savourer les choses, où même les boissons se figent dans la fatigue des routines.
La jeune femme attrape un tablier plié sur le rebord d’une chaise et me le tend sans un mot. Le tissu rêche m’écorche les doigts dès que je l’effleure. Je pose d’abord ma valise dans un coin de la pièce, avec précaution, ce geste-là est peut-être le dernier qui m’appartient encore. Puis je saisis le tablier. Il pèse lourd de la servitude silencieuse qu’il représente. Je le noue dans mon dos, et le nœud se serre sur mon ventre : le genre que l’on n’accepte pas vraiment, mais que l’on porte tout de même.
— Tu seras bonne à tout faire. Je t’expliquerai au fur et à mesure. Tu te lèveras tôt. Très tôt.
Je ne réponds pas. Elle continue :
— Je m’appelle Marie-Louise. Je suis la gouvernante. Je suis chargée de la maison.
Gouvernante. Je la trouve bien jeune, elle doit avoir à peine plus de vingt ans. Elle pourrait être ma grande sœur. Je hoche la tête sans un mot. Elle plisse les yeux, jaugeant ma docilité. Elle ignore que la servilité n’est pas un choix chez moi, mais la seule stratégie de survie que m’ont enseignée des années de déplacements forcés. Malgré son ton péremptoire, je sens poindre en elle une gentillesse naturelle qu’elle contient soigneusement.
La maîtresse de maison entre à son tour. Quadragénaire, silhouette sèche, élégante, avec une bouche qui semble connaître davantage les reproches que les sourires. Elle m’examine lentement, comme si j’étais une pièce supplémentaire dans sa demeure, dont l’utilité reste à prouver.
— Elle a seulement dix-huit ans… lance-t-elle, comme un reproche.
— Apparemment, elle travaille bien, souffle Marie-Louise.
— Nous verrons.
Ce « nous verrons » m’étourdit…


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