Le fils du fusillé

Avertissement

Ce récit évoque, d’une façon romancée, l’un des événements tragiques de la Première Guerre mondiale.
L’auteur ne fait pas un travail d’historien et ne prétend pas l’être. Aussi a-t-il pris la liberté de changer les noms des personnages et des lieux pour ce modeste hommage aux “ Martyrs de Vingré ” : six poilus, le caporal Paul-Henri Floch et les soldats Jean Blanchard, Francisque Durantet, Pierre Gay, Claude Pettelet et Jean Quinault qui appartenaient au 298e RI, connus pour avoir été fusillés pour l’exemple le 4 décembre 1914 et réhabilités par la Cour de cassation le 29 janvier 1921.
Par ailleurs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite…

Victorine avait de la chance, elle pouvait choisir elle‑même son futur mari. Elle échappait à un mariage arrangé qui, dans le monde rural de cette fin du XIXe siècle, demeurait souvent l’usage.

Elle était fille unique. Clément et Henriette, ses parents, exploitaient une fermette située à l’entrée de Mezay‑sur‑Loire, petite commune de la Touraine. Modestes métayers, sans histoires, ils ne faisaient jamais parler d’eux. Le couple louait leurs fonds de terre au châtelain du village.

Hector Meunier, son futur conjoint, était d’origine tout aussi humble. Il vivait avec Joseph, son père, dans le bourg voisin. Le garçon n’avait jamais connu sa mère, morte en couches. Il avait été élevé par une tante, dont le mari avait péri au cours d’une vaine charge des cuirassiers français sur Morsbronn où ils avaient été anéantis. Elle habitait à proximité et Hector avait passé sa jeunesse à naviguer d’une ferme à l’autre jusqu’à ne plus savoir où était son véritable logis.

L’été précédent, les deux jeunes gens avaient fait connaissance au traditionnel bal du 14 juillet. Jolie fille, Victorine avait été l’objet de la convoitise des infatigables danseurs et elle n’avait pas manqué de cavaliers. Hector, patiemment, avait attendu son tour pour la faire valser. Lorsqu’elle s’était retrouvée dans ses bras, elle avait été contrainte de s’agripper à lui afin de ne pas perdre l’équilibre. Il la dépassait d’une bonne tête et, du haut de son mètre cinquante, elle s’efforçait d’atteindre son épaule. Son frais minois, rehaussé d’une délicieuse bouche, minuscule, aux lèvres fines, avait étourdi la raison du solide Hector. Les dernières notes envolées, Victorine et Hector ne semblaient pas vouloir se séparer. Le visage de la demoiselle, d’ordinaire si gai et riant, était devenu grave. Elle avait gardé la main du jeune homme dans la sienne.

Les jours qui avaient suivi, il n’avait fallu guère de temps à Henriette pour se rendre compte que quelque chose avait changé chez sa Victorine. Même les chèvres dont la jeune fille avait la charge auraient pu le dire ! Elle s’était bien gardée d’en parler à son mari qui, le pensait‑elle, n’aurait pas compris.

Les doutes de sa mère s’étaient confirmés le dimanche suivant lorsque, contrairement à son habi­tude, Victorine avait annoncé à ses parents qu’elle partait se promener avec sa chienne.

Depuis que Clément avait fini par céder à la pres­sion des deux femmes, sa fille avait l’autorisation de sortir, avec deux amies de son âge, pour son jour de repos, mais seulement l’après‑midi. Les demoiselles s’étaient empressées de fréquenter les bals des nom­breuses fêtes alentour, jusqu’à ce fameux 14 juillet !

— Vous n’allez pas danser aujourd’hui ? s’était renseignée Henriette.

— Non, avait été la réponse laconique de Victorine, rougissante.

Fine mouche, Henriette l’avait laissée quitter la ferme pour, en toute discrétion, constater qu’elle pre­nait la route de Neuillé‑sur‑Racan. Ce petit manège s’était reproduit les dimanches suivants. La mère était d’autant plus intriguée qu’avant chaque promenade, sa fille enfilait la tenue qu’elle lui avait fait bâtir par la couturière du village à l’occasion de la fête natio­nale. La mise était modeste, loin des froufrous et falbalas de la mode féminine. C’était une simple robe en coton imprimé à fleurs. « Mais tout de même, avait‑elle pensé, pour aller dans la campagne ! »

Henriette ne lui avait rien dit, mais s’était promis qu’à la première occasion elle la sonderait habile­ment. Quant à Clément, sans que l’ombre d’un soupçon ne l’ait gagné, la voyant ainsi partir, il lui avait demandé en s’esclaffant : « Te voilà bien belle pour aller te promener. Qui espères-tu rencontrer dans les champs ?

Pour Hector, le grand jour était arrivé. Depuis le début de la matinée, il tournait en rond dans la cour de la ferme. Le moment était venu où, accompagné de son père, il devait faire sa demande officielle auprès de Clément et Henriette. De la Chancelière à Mezay‑sur‑Loire il n’y avait pas beaucoup de chemin. Hector avait attelé Mouton au boquet avant d’aller s’habiller comme pour un dimanche. La petite voiture hippomobile ne servait qu’en de rares occasions et pour la circonstance le jeune homme avait tenu à la dépoussiérer. Avant de se mettre en route, Hector, sous l’œil amusé de Joseph, s’était assuré auprès de sa tante, qu’il présentait convenablement. Celle‑ci l’apaisa lorsqu’il s’empara des rênes : « T’es l’plus beau ! »
Ainsi tranquillisés le père et le fils prirent la direction du village voisin. Mouton n’aimait pas aller au trot, aussi avaient-ils décidé de partir en avance. Henriette avait fixé la visite sur le coup de midi, au retour des champs de Clément. La métairie en vue, le cœur d’Hector se serra. « Je ne suis pourtant plus un gamin » pensa‑t‑il en son for intérieur un peu désappointé de perdre ainsi son aplomb. Les aboiements des chiens venant à leur rencontre les accompagnèrent dés franchis les premiers mètres du chemin qui conduisait à la fermette. Clément et Henriette attendaient sur le seuil de leur porte. Clément gueula un bon coup après les clébards pendant qu’Hector attachait Mouton à la barrière d’entrée. Son père était descendu et se dirigeait vers le couple. Clément l’accueillit à bras ouverts :
— Comment va l’Joseph ?
— Comme un jeune, s’amusa celui‑ci.
— Tu parles, t’es d’la classe ! rétorqua Clément en lui envoyant une claque dans le dos.
Tandis que les deux hommes, bras dessus, bras dessous, pénétraient dans la maison, ce fut Henriette qui alla à la rencontre d’Hector :
— J’suis ben contente de t’voir, lui confia‑t-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour l’embrasser.
Hector sentit ses joues rougir comme sa future belle‑mère le prenait par le bras pour le faire entrer à la suite des deux hommes. Il jeta un coup d’œil circulaire à la pièce, espérant apercevoir Victorine, mais la jeune fille n’était pas là. Clément s’installa en bout de table et pria ses hôtes de l’imiter en montrant les bancs de chaque côté. Sans attendre, Henriette avait sorti trois verres et, après les avoir consciencieusement remplis à ras bord, avait laissé la bouteille de vin à proximité de son mari et s’était assise sur la chaise près de la cheminée. Avant de trinquer, Clément, l’air sombre, s’adressa à Hector :
— Dis donc, mon gars, d’mon temps, les fréquentations étaient ben plus longues !
Hector n’avait pas envisagé que la rencontre prenne cette tournure. Muet, il chercha le regard de son père et y décela une lueur qui le réconforta un peu. Dans son coin, Henriette semblait absorbée par le rembobinage d’une pelote de laine. Joseph rompit le silence qui devenait de plus en plus pesant pour le jeune homme :
— Clément, je suis venu te demander la main de ta fille pour mon fiston.
— Qu’est‑ce qu’ten dis la mère ? interrogea Clément en se retournant vers sa femme.
— Fais donc pas mariner c’pauv’garçon.
— Alors, affaire conclue, s’esclaffa Clément en ajoutant, enfin si la pt’ite veut ben ! Va la chercher, lança-t-il à Henriette en accompagnant ses paroles d’un léger geste de la main. Délaissant sa pelote, elle se leva et s’apprêta à quitter la pièce. Au passage, elle prit Hector par la manche : « Viens avec moi », lui glissa-t-elle dans un sourire confiant.
Le garçon ne se fit pas prier et suivit sa future belle‑mère. Ils n’eurent pas loin à aller, Victorine attendait près de là et, à la vue d’Hector, elle se précipita dans ses bras et l’embrassa sans la moindre gêne devant sa mère qui se détourna, puis regagna l’habitation. Les jeunes gens restèrent enlacés un long moment avant de se décider à rejoindre leurs parents. L’affaire était entendue. Les deux pères avaient choqué leurs verres pour sceller leur accord.

La perpétuelle bonne humeur, l’entrain et la gentillesse d’Hector le firent admettre sans difficulté dans ce qui allait devenir sa belle‑famille. Comment, dès leur première rencontre, Victorine aurait‑elle pu résister au charme de ce beau moustachu qui paraissait aussi inébranlable qu’un rocher ?

Certaines d’un amour réciproque, les deux familles décidèrent de marier Victorine et Hector avant l’été 1898. Sans plus tarder, les bans furent placardés sur le mur de l’hôtel de ville. Le dimanche suivant à la grand-messe de onze heures, pour ne pas être en reste, le prêtre annonça en chaire l’heureuse nouvelle.

Les préparatifs de la noce pouvaient débuter…

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2 replies to “Le fils du fusillé”

  1. C’est un remarquable récit que vous nous livrez là. Une narration, simple, directe dénuée d’artifices. Plus encore que ces épisodes de guerre, c’est le principe de l’injustice que vous dépeignez : être là ou il ne faut pas être, dire le mot de trop à la mauvaise personne. Une leçon de vie.

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